Comme l’an dernier, je m’essaie à l’exercice du bilan – majoritairement professionnel, mais pas que – de l’année qui s’achève.
Deux charges d’enseignement et diverses interventions
Entre janvier et avril 2021, je suis intervenu dans deux formations : auprès des L1 Info-com de Paris 8 autour des bases de la muséologie et de la médiation culturelle et scientifique, et auprès des M1 Intelligence économique/Communication des organisations de l’IAE de Poitiers sur le planning stratégique et les tendances de la communication en ligne. Compte-tenu du contexte sanitaire, la majorité des cours ont eu lieu en distanciel, avec un retour en présentiel ou en format hybride au tout début du printemps. Je ne reviendrai pas sur la complexité à mener ce type de cours, car d’autres l’ont fait mieux que moi, mais je retiens de cette période la motivation et l’enthousiaste des étudiant⋅es qui sont souvent resté⋅es investi⋅es jusqu’à la fin. J’ai notamment eu beaucoup de plaisir à construire mon cours de L1, un exercice de pédagogie assez nouveau pour moi, qui ai pris l’habitude de travailler avec des masters, après avoir débuté l’enseignement avec des premières années de BTS en 2011.
En septembre, je suis retourné à Poitiers pour deux séances autour de la vie en agence, et du coaching des étudiant⋅es sur un projet professionnel qui les occupe une bonne partie de l’année. C’est toujours une expérience stimulante. Ces derniers jours, je suis intervenu dans un jury de master à Sciences Po, dans un séminaire de master à Lille et, la semaine prochaine, je parlerai à l’ICART du rôle social des musées à travers l’exemple des parcours et thématiques queer/LGBT.
Merci à Marion Coville de Poitiers et Morgan Corriou de Paris 8 pour leur confiance réitérée, ainsi qu’aux autres contacts professionnels qui me sollicitent ponctuellement.
Reportages et interviews pour le Programme Société numérique
Comme l’an dernier, j’ai continué à collaborer avec les chercheurs François Huguet, Clément Mabi et Emmanuel Vergès sur une série de reportages et d’interviews autour des conférences NEC, Numérique en commun(s) pour le compte du programme Société numérique de l’ANCT (Agence nationale de la cohésion des territoires). L’équipe s’est étoffée avec l’arrivée de la journaliste Claire Richard, de la designer Zoé Aegerter et de la chercheuse indépendante Yaël Benayoun. Nous avons remporté un marché public dans le cadre d’un groupement d’indépendant⋅es, ce qui nous permet de prolonger le travail engagé en 2020.
Au premier semestre, j’ai couvert deux rencontres, l’une en ligne et l’autre à Montpellier. Depuis la mi-novembre, je me suis rendu à Saint-Denis de la Réunion et à Annecy en Haute-Savoie, et j’irai bientôt à Maubeuge, dans les Hauts-de-France, pour suivre d’autres NEC.
Les premiers carnets, relatifs aux événements de 2020, sont consultables en ligne : Bordeaux, Hauts-de-France, Occitanie et Atlantique. J’y ai interrogé des professionnel⋅les et associatif⋅ves autour des enjeux de la médiation et de l’inclusion numériques, et j’y propose des articles de formats variés : reportages, articles de synthèse, entretiens croisés ou interviews individuelles.
Formation d’enseignant de yoga
Eh oui ! C’est la nouveauté de l’année : j’ai suivi une formation de prof de yoga en ligne. Je pratique le yoga depuis 2011, principalement dans le studio Ashtanga Yoga Paris. Après quelques années d’hésitation, une pratique assidue pendant le premier confinement m’a convaincu de me lancer dans une formation d’enseignant.
Malheureusement, entre un nouvel épisode de Covid en avril et mes engagements professionnels rémunérateurs, je ne suis pas parvenu à consacrer autant de temps que je le souhaitais à cette formation et je me hâte de finaliser mes devoirs avant le 31/12 pour pouvoir obtenir mon certificat. Néanmoins, j’ai commencé à enseigner avec un petit groupe d’élèves, des proches qui ont accepté d’être mes cobayes et qui ont profité de mes premiers cours. Je les remercie, ainsi que mes profs, ancien⋅nes et actuel⋅les, pour leur soutien dans ce projet.
Rôle social des musées
Toute l’année, j’ai profité de mes déplacements professionnels et personnels pour visiter plusieurs musées, parmi lesquels le Museon Arlaten, le Rijksmuseum et l’Amsterdam Museum, le Musée de Villèle et Stella Matutina à la Réunion. Je continue ma veille sur le rôle social des musées et je m’intéresse principalement à la manière dont les musées d’arts et les musées de société abordent l’héritage colonial et présentent l’histoire de leurs collections. En 2022, j’envisage de prolonger ce travail et de le formaliser, au-delà de mes cours.
Et demain ?
Mi-janvier, je reprendrai les cours à Poitiers puis à Paris 8, où je donnerai également un atelier professionnel en L2. J’aurai ainsi le plaisir de retrouver mes L1 de l’an dernier pour approfondir la production de dispositifs de médiation culturelle et scientifique sur des supports numériques. Sur l’année, j’ai encore cinq autres conférences NEC à couvrir un peu partout dans l’Hexagone. Si tout se passe bien, je mettrai en place une activité de prof de yoga même si je ne sais pas encore dans quel cadre et à quel rythme. J’ai également d’autres projets d’écriture, autour d’objets de la culture et des industries culturelles, que j’espère pouvoir développer en 2022, sans parler du retour du podcast La Bascule que Charles Roncier et moi préparons ces derniers mois.
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Pas plus que l’an dernier (peut-être même encore moins), je ne me sens journaliste. Certain⋅es de mes proches ont commencé à me qualifier de chercheur indépendant, ce qui me gêne énormément car je le suis encore moins. Journaliste, j’en ai au moins le diplôme (bout de papier reçu du CELSA cet été !), mais chercheur, je n’en ai même pas la formation. Comme l’an dernier, je réitère mon positionnement professionnel : je travaille – c’est-à-dire que je lis, j’écris et j’enseigne – sur les musées, le numérique, les luttes queer/LGBT, et parfois leurs croisements. Cette année, j’ai affiné ces thématiques en approfondissant mon travail sur le rôle social des musées et sur les enjeux de l’inclusion numérique. Dans les mois qui viennent, je souhaite “muscler” mon discours en lisant encore plus sur ces sujets et en organisant davantage ma pensée. Ce n’est pas une promesse que je vous fais, lecteurs et lectrices, mais plutôt un pense-bête, un fil rouge que je m’attribue.
L’année 2022 s’annonce complexe, entre la crise sanitaire qui n’en finit pas et l’élection présidentielle qui nous réserve sans doute quelques émotions fortes. Restons mobilisé⋅es, patient⋅es et bienveillant⋅es, car on va en avoir besoin.
Entre 2014 et 2018, j’ai fait partie des professionnel⋅le⋅s associé⋅e⋅s au master “Muséologie et nouveaux médias” (devenu depuis “Musées et nouveaux médias, mention Direction de projets ou d’établissements culturels”) de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. J’ai notamment eu en charge le cours “Le musée à l’ère numérique : stratégies, dispositifs et usages”, qui avait pour objet un panorama des usages du numérique fait par les établissements patrimoniaux, en relation avec les pratiques des publics.
À toute fin utile et, comme on me demande régulièrement des conseils et des ressources sur le sujet, voici la présentation et le plan du cours, une liste de notions et une bibliographie indicative de ma dernière année, 2017-2018. Ces ressources ont vieilli et ne font pas état de projets qui se sont développés depuis (par exemple, des podcasts et des newsletters consacrés l’actualité muséale).
À propos du cours
Le cours présente un panorama général des dispositifs numériques dans un contexte culturel et patrimonial : musées et monuments, centres de sciences, centres d’interprétation, autres lieux à vocation culturelle ou patrimoniale.
Après une introduction permettant de remettre les dispositifs dans un continuum historique, nous établirons une typologie des dispositifs proposés par les établissements, autant que des usages observés chez les publics, sans qu’ils ne soient à l’initiative des institutions – mettant ainsi en valeur les dimensions participatives et/ou collaboratives de certaines pratiques. Cette typologie couvrira les usages du web (sites web, visites en ligne, réseaux sociaux numériques, etc.), les technologies mobiles (audioguides, applications, QR codes, technologie sans contact, tablettes, lunettes, etc.), les dispositifs in situ et immersifs (bornes multitouch, écrans tactiles, scénographie immersive, etc) pour finir par la narration transmedia, les écritures interactives et les dispositifs prospectifs.
Renonçant à l’ambition d’exhaustivité, futile alors que les étudiant⋅e⋅s ont facilement accès à l’information, le cours présentera une sélection resserrée d’exemples, sélectionnés pour leur pertinence et étudiés en profondeur. Chaque fois que possible, les aspects techniques (conception, réalisation, maintenance au quotidien) et administratifs (commande publique, enjeux budgétaires, etc) seront abordés, pour répondre aux exigences d’un master préparant les étudiant⋅e⋅s en muséologie à rejoindre le secteur professionnel culturel et patrimonial. Enfin, cette typologie sera également envisagée à la lumière d’enjeux sociaux, juridiques et éthiques, permettant aux étudiant⋅e⋅s d’acquérir les bases d’une distance critique sur leur pratique professionnelle à venir.
L’approche choisie combine une perspective professionnelle, issue de l’expérience acquise sur le terrain, avec une dimension théorique inspirée des sciences humaines et sociales (sociologie et ethnographie, notamment).
Plan de cours
Le cours est découpé en 8 séances de 3h, réparties comme suit :
1. Introduction générale
Cette séance proposera un aperçu général du cours et des thématiques abordées, à travers un rapide historique des grandes étapes des dispositifs numériques au musée depuis les années 1970, et l’établissement d’une typologie des dispositifs. Le paysage professionnel sera évoqué : principales initiatives issues de la communauté professionnelle, grandes conférences et ressources de référence, en ligne et hors ligne.
2. Les dispositifs en ligne 1 : le web
Après une présentation d’internet, du web et des principaux protocoles qui y sont utilisés, cette séance proposera un panorama des sites web de musées, de leurs offres et de leurs usages : informations pratiques, sites vitrines ou sites de contenus, usages mobiles (en prélude à la séance n°5), etc.
3. Les dispositifs en ligne 2 : les RSN
Dans cette séance, les étudiant⋅e⋅s se verront proposer une présentation générale des réseaux sociaux numériques. Dans une première partie théorique, plusieurs définitions du terme « réseau social » seront présentées, confrontant notamment approches SHS et marketing. La seconde partie du cours proposera une prise en main pratique, illustrées d’exemples de terrain et accompagnée d’exercices, individuels et en groupe.
4. Les dispositifs in situ
Située à mi-parcours, cette séance présentera les dispositifs in situ : bornes multimédias, écrans et tables tactiles ou non, projections images et/ou sonores, etc. Leurs vocations (médiation, information) et leurs articulations avec les dispositifs non numériques seront évoquées.
5. Les dispositifs mobiles
Cette séance proposera un panorama des dispositifs mobiles et de leurs usages : audioguides prêtés par les établissements, smartphones personnels, autres objets connectés mobiles (montres et lunettes notamment). Leurs vocations (médiation, information) et leurs articulations avec les dispositifs non numériques seront évoquées. Cette séance sera également l’occasion d’aborder la personnalisation de la visite.
6. « Nouvelles écritures » et musée comme terrain d’expérimentation
Cette séance présentera les formes émergentes de narration (transmedia, ludification, webdocumentaire, BD en ligne, etc). Elle sera aussi l’occasion d’évoquer le musée comme terrain d’expérimentation : fablabs, dispositifs participatifs et collaboratifs, mécénat participatif.
7. Enjeux politiques des dispositifs numériques dans les musées
Cette dernière séance sera l’occasion de revenir sur l’ensemble du cours à la lumière d’enjeux sociaux, juridiques et éthiques : privacy, stockage et accès aux données, profilage ; questions de genre, de minorités ; rôle social du musée dans un contexte numérique, etc.
8. Évaluation
En complément des présentations orales qui auront lieu lors des séances n°2 à n°7 (10 min de présentation, 5 min de questions, 25 % de la note finale), cette évaluation demandera aux étudiant⋅e⋅s de remplir un QCM (25 % de la note) et de rédiger une note d’intention décrivant un dispositif numérique (50 % de la note), à partir d’un sujet choisi entre trois propositions.
Voici le sujet proposé lors de l’évaluation :
Création d’un projet numérique
Vous choisirez un seul sujet parmi les trois, et présenterez votre proposition de la manière qui vous semble le plus adéquate (texte de présentation, schémas de fonctionnement, croquis d’interface, cartels, etc). Il vous appartient de préciser le périmètre de votre intervention (in situ, hors les murs, mobile, etc) et de justifier vos choix.
Les critères d’évaluation sont les suivants :
cohérence et pédagogie. Votre proposition devra notamment être claire et intelligible pour un public non averti.
originalité et créativité. Votre proposition devra se démarquer d’éventuels concurrent⋅e⋅s.
réalisme et vraisemblance. Le budget est illimité, mais vous en proposerez une estimation, ainsi qu’un calendrier de réalisation de votre projet.
1. Vous êtes chef⋅fe de projet numérique au Musée de l’Abeille de Bagnères-de-Bigorre. Votre responsable hiérarchique, la directrice des publics, vous charge de proposer une nouvelle expérience de médiation autour de l’accrochage permanent. Le parcours couvre l’histoire de la domestication de l’abeille de l’Antiquité à nos jours, l’exploitation des produits de la ruche et les enjeux sociaux et environnementaux de l’apiculture de nos jours. Votre expérience doit être en place pour accueillir les publics lors des vacances d’été 2018.
2. Vous êtes chargé⋅e de communication dans l’agence « Hashtag avec les doigts ». Il vous est demandé de proposer à votre client, le musée du Jeu vidéo de Gif-sur-Yvette, une campagne promotionnelle pour l’exposition « Super Mario : mythe, modèle, muse » qui aura lieu de décembre 2018 à mars 2019. Le client vous demande de « surprendre, faire rêver, mais surtout : faire connaître le musée ».
3. Vous êtes consultant⋅e indépendant⋅e et répondez à un appel d’offre pour la réalisation de dispositifs éducatifs dans l’exposition « Botticelli : un génie à Florence » qui aura lieu au musée des Beaux-Arts de Lyon, au printemps 2019. Le musée souhaite que vous proposiez trois dispositifs, un pour chacune des trois parties : « Florence 1470 : un état de l’art de la Renaissance », « Jeux de pouvoir à la cour des Médicis » et « Thématiques champêtres et nus féminins ». Les publics visés sont les scolaires de 8 à 12 ans, et le cahier des charges précise que les dispositifs doivent être inclusifs.
Notions abordées
musée
informatique, audiovisuel, multimédia, numérique, digital
Azemard Ghislaine (dir.) « 100 notions pour le crossmédia », Comptoir des Presses d’Universités, 2013.
Barney Darin, Coleman Gabriella, Ross Christine, Sterne Jonathan et Tembeck Tamar (dir.) « The Participatory Condition in the Digital Age », University of Minnesota Press, 2016.
boyd danah, « It’s Complicated, The Social Lives of Networked Teens », Yale University Press, 2014.
Coleman Gabriella, « Coding Freedom », Princeton University Press, 2013.
Couillard Noémie, Coville Marion, Schlageter Karin (dir.), « Les coulisses du musée », Revue POLI n°12, 2016.
Magis Christophe, Quemener Nelly et Vörös Florian (dir) « Exploitation 2.0 », Revue POLI n°13, 2017.
Simon Nina, « The Participatory Museum », auto-édité et en ligne, 2010.
Sanderhoff Merete (dir.), « Sharing Is Caring », Statens Museum for Kunst, 2014.
Turner Fred, « From Counterculture to Cyberculture », University of Chicago Press, 2006.
Turckle Sherry, « Alone Together », Basic Books, 2012.
Zittrain Jonathan, « The Future of the Internet », Penguin Books, 2009.
Muséologie générale, pratiques au musée
Chaumier Serge et Mairesse François, « La médiation culturelle », Armand Colin, 2013 (2017).
Chaumier Serge, Krebs Anne et Roustant Mélanie, « Visiteurs photographes », La Documentation française, 2013.
Gob André et Drouguet Noémie, « La muséologie», Armand Colin, 2014.
Merleau-Ponty Claire et Ezrati Jean-Jacques, « L’exposition, théorie et pratique », L’Harmattan, 2006.
Merleau-Ponty Claire (dir.) « Documenter les collections de musées. Investigation, inventaire, numérisation et diffusion », La Documentation française, 2014.
Poulot Dominique, « Musée et muséologie », La Découverte, collection « Repères », 2005.
Tobelem Jean-Michel et Barry (de), Marie-Odile, « Manuel de muséographie », Séguier, option culture, 2003.
Autres sites et blogs dont la consultation régulière est conseillée
Voici une sélection personnelle de livres que je trouve pertinents et utiles pour aborder la muséologie et la médiation culturelle. Je n’ai pas prétention à ce qu’elle soit représentative et d’autres professionnel.le.s pourraient proposer d’autres ouvrages. Ce n’est pas non plus un classement, c’est pourquoi j’ai adopté l’ordre chronologique des éditions dont je dispose.
“Manuel de muséographie. Petit guide à l’usage des responsables de musées”, dir. Marie-Odile de Bary et Jean-Michel Tobelem, éd. Seguier, coll. Option Culture, 2006.
Un ouvrage très pratique, qui s’adresse à des professionnel.le.s de terrain et ne nécessite aucune connaissance universitaire sur le sujet. 19 articles rassemblés en 8 chapitres autour de thématiques telles que la sécurité du public et des objets, la conservation préventive, la communication, le financement. Un excellent aperçu quand on débute et une bibliographie de qualité.
“Musée et muséologie” de Dominique Poulot, éd. La Découverte, coll. Repères, 2009.
Une approche institutionnelle du musée : histoire, définitions, constitutions des collections, aperçu des politiques culturelles, ouverture sur la muséologie comme discipline scientifique. La lecture est un peu plus ardue que l’ouvrage précédent, mais elle vaut le coup de s’accrocher. Comme d’habitude avec les “Repères” de La Découverte, les encadrés viennent éclairer le propos avec des exemples judicieusement choisis.
“L’exposition, théorie et pratique” de Claire Merleau-Ponty et Jean-Jacques Ezrati, éd. L’Harmattan, coll. Patrimoines et Sociétés , 2010.
L’un des premiers livres que j’ai lus quand j’ai souhaité approfondir mes connaissances en muséologie. Les ressources théoriques sont habilement intégrées dans un ouvrage très pratique, qui aborde de manière rigoureuse des aspects essentiels mais souvent négligés comme le choix de la typographie des cartels, la qualité de l’éclairage ou le niveau de langue des textes de salles. Le glossaire est très utile, surtout quand on débute.
“La muséologie. Histoire, développement, enjeux actuels”, d’André Gob et Noémie Drouget, éd. Armand Collin, coll. U, Sciences humaines et sociales, 2010.
Sans doute le plus complet et le plus pédagogue de toute la sélection. Dans une écriture simple et accessible, les auteur.e.s reviennent notamment sur les fonctions du musée (présentation, conservation, recherche scientifique, animation) sans oublier une ouverture sur les études de publics et un chapitre particulièrement bien vu sur l’architecture des établissements.
“La médiation culturelle”, de Serge Chaumier et François Mairesse, éd. Armand Collin, coll. U, Sciences humaines et sociales, 2014.
L’ouvrage de référence sur la médiation : exhaustif, riche en pistes de réflexion et parfois dense. La première partie est consacrée à présentation la médiation au sein du panorama culturel ; la seconde, plus pratique, aborde le secteur professionnel. L’ouverture sur le numérique me semble un peu légère et n’arrive que dans la conclusion – mais mon regard est évidemment biaisé sur le sujet.
Je m’aperçois que les auteures sont clairement sous-représentées dans cette sélection. Si vous avez des suggestions concernant d’autres ouvrages, notamment rédigés par des femmes, n’hésitez pas à les indiquer en commentaire.
Au début de l’année 2017, j’ai fêté mes cinq ans de travail au musée du quai Branly – Jacques Chirac. L’objectif de cet article n’est ni d’établir un bilan de mon action (je n’ai pas quitté le musée), ni de produire un guide pratique du community management pour une institution patrimoniale (il en existe déjà un, proposé par le Ministère de la Culture). En revanche, il me semble qu’un rapide tour d’horizon de ce que j’ai appris de cette expérience pourrait être utile, autant à mes homologues d’autres établissements, qu’à des professionnel.le.s, des étudiant.e.s et des chercheur.se.s de la culture et du numérique.
1. Connaître son établissement
Dis comme ça, ça l’air évident, mais c’est un point primordial. Je vais vous faire une confidence : au moment d’arriver au quai Branly, j’étais aussi en discussion pour intégrer le Centre Pompidou. J’étais très enthousiaste à l’idée de travailler sur l’art moderne et l’art contemporain, des collections que je maîtrisais davantage que les objets ethnographiques. Finalement, j’ai eu une réponse positive du quai Branly avant celle de Beaubourg, mais je n’ai jamais regretté : j’ai découvert d’impressionnantes collections et des domaines de recherche passionnants, j’ai appris à prendre du recul sur mes propres pratiques culturelles et numériques, notamment à partir de lecture d’ouvrages d’anthropologie et d’ethnologie.
Connaître ses collections et sa programmation permet de répondre avec efficacité aux questions des visiteur.se.s en ligne, de gagner du temps au quotidien et de réagir avec pertinence à l’actualité. Au fil des années, j’ai appris à tirer au mieux partie des nombreux outils qui sont conçus autour de chaque événement, aussi bien à destination des publics que pour un usage interne. Je pense notamment aux supports papiers et en ligne qui sont produits par mes collègues (entre autres des directions des publics et de la communication), et aux visites guidées des expositions, organisées dès l’ouverture par la direction des publics. Bien sûr, au besoin, je vais chercher directement l’information auprès des personnes qui produisent l’événement (directions opérationnelles), ou auprès des personnes qui détiennent les savoirs scientifiques (départements de la recherche et des collections, médiathèque).
2. Ne pas juger les pratiques de ses publics
Même si beaucoup d’études dans les musées esquissent le portrait d’un public type sous les traits d’une mère de famille plutôt urbaine, de classe moyenne et éduquée, nos visiteur.se.s ne sont pas un groupe homogène. Ils/elles arrivent parfois avec le décalage horaire, l’excitation d’une visite attendue et préparée depuis des mois ; ou au contraire sans attente, agacé.e.s d’une visite imposée par l’école ou la famille ; ou encore fatigué.e.s par une longue semaine de travail et des enfants qui chahutent. Nos visiteur.se.s ne sont pas tou.te.s blanc.he.s, aisé.e.s, urbain.e.s, valides, hétéros, cisgenres. Ces personnes viennent au musée avec leur propre personnalité, leur identité, ils/elles viennent avec leur parcours de vie, leur histoire personnelle qui influencent leur perception de ce qu’ils/elles voient dans le musée. Beaucoup de gens ne font pas la différence entre un accrochage permanent et une exposition temporaire, certain.e.s n’imaginent pas qu’il puisse se passer autre chose dans un musée que des expositions. En tant que médiateurs.trices en ligne, les community manager se doivent de tenir compte des spécificités de leurs publics. Nous nous frottons à la difficulté de parler à tou.te.s en voulant s’adresser à chacun.e.s, ce qui oblige parfois à segmenter les actions pour plus d’efficacité.
L’exemple type est le selfie : comme beaucoup de gens perplexes devant le déferlement d’autoportraits d’adolescent.e.s posant dans (les toilettes) des musées, il m’est arrivé de juger cette pratique. Mais, comme le montrent la sociologue Laurence Allard ou l’historien de l’image André Gunthert, même si l’usage du selfie relève d’une mise en scène de soi, il s’agit d’une pratique complexe, qui dépasse l’égocentrisme et met en œuvre des échanges plus riches qu’il n’y parait à première vue. Il est important d’accepter que nous ne pouvons pas comprendre, connaître et/ou partager toutes les pratiques de tous nos publics. Il faut les accepter sans les juger, parfois pour les accompagner, parfois juste pour les observer, en rendre compte à nos hiérarchies qui décideront si elles souhaitent en tenir compte pour adapter l’offre du musée.
3. Ne pas projeter ses propres pratiques sur les publics
C’est un corollaire du point précédent : il est facile d’imaginer ses publics avoir les mêmes usages des réseaux sociaux que les siens, notamment dans le microcosme que certaines plateformes constituent. Passer à côté d’un réseau qui gagne en popularité parce qu’on n’en a pas un usage personnel, baser sa ligne éditoriale sur ses propres centres d’intérêt : le risque est grand de manquer de lucidité et de vouloir calquer son propre usage sur les comptes qu’on anime pour son institution.
Un exemple parlant est l’opération que j’ai mise en place sur Twitter lors de la sortie de Star Wars VII. Suite au succès du tweet faisant référence au dévoilement de la bande-annonce du film en novembre 2014 (qui reste à ce jour notre tweet le plus populaire), l’année suivante, j’ai préparé une douzaine de tweets basés sur les collections et les « emprunts » de la saga Star Wars aux populations non occidentales, avec la complicité des responsables des collections qui m’ont proposé de nombreuses idées sur les costumes, les coiffures, les langues, etc.
Bien sûr, je n’aurais pas travaillé sur ces publications si je n’avais pas eu un matériau adapté et, bien sûr, elles ont eu du succès, en partie due à leur programmation qui coïncidait avec la sortie du film sur les écrans. Néanmoins, j’ai pris conscience par la suite que le point de départ du projet était mon propre intérêt pour la saga Star Wars… Mais à vouloir parler aux geeks, n’ai-je pas exclu une partie de nos abonné.e.s, moyennement (voire pas du tout) intéressé.e.s par les histoires de Jedi et de droids ? L’équilibre est subtil, mais il convient de trouver la bonne dose, en choisissant les plateformes les plus appropriées et en n’essayant pas à tout prix de rebondir à tout ce qui « fait le buzz ». Dans la continuité du point précédent, il convient d’accepter qu’on ne peut pas parler à tout le monde et qu’il faut parfois ne s’adresser qu’à un segment, au moins temporairement.
4. S’attendre à tout
Même (et surtout) à l’imprévu. Des situations de crises au niveau national en passant par les bad buzz visant l’établissement qu’on représente, le community management nécessite d’accepter l’imprévu et, plus généralement, toutes les choses sur lesquelles on n’a pas de prise. Quand je dis qu’il faut s’attendre à tout, c’est vraiment à tout : même à un paragraphe plus court.
5. Savoir lâcher prise
Quand on est jeune et/ou qu’on débute dans une institution, il peut être difficile de prendre la distance : on s’investit beaucoup car on prend à cœur notre travail, on se sent porté par sa mission de service public et par un optimisme sans faille… Et puis, un jour, on est confronté.e à l’agressivité, à l’hostilité, aux trolls. Comme dans tous les métiers, on doit vivre avec la frustration, la colère, l’incompréhension. Mais plus que dans bien des métiers, la mission de community management nous engage à « faire corps » avec l’institution, à la porter et parfois la représenter, même quand on n’est pas au bureau.
Pourtant, il faut apprendre à se déconnecter le soir, le weekend et pendant ses vacances. Avec le temps qui passe, on apprend à lâcher prise : on met de la distance entre son travail et le reste de sa vie, on s’investit dans d’autres projets, quitte à perdre une partie de la passion qui nous animait autrefois. En portant la voix de l’institution auprès des publics, et celles des publics auprès de la direction de l’établissement, on joue un rôle crucial de pivot mais on n’est pas l’institution. Renoncer à la passion initiale permet de faire émerger une certaine sérénité, car on gagne en confiance en acceptant qu’on ne peut pas répondre à tout, ni à tou.te.s. Accepter de reconnaître le modeste périmètre de son intervention, c’est commencer à en prendre possession.
Voilà
Je rappelle au passage que je n’ai jamais été l’unique CM du musée du quai Branly – Jacques Chirac, car les pages Facebook de la Médiathèque et du salon de lecture, des Before, et du Théâtre Claude Lévi-Strauss ont toujours été administrées respectivement par les agents de la médiathèque, de la direction des publics et du service de l’auditorium. En outre, depuis 3 ans, nous utilisons un outil tiers pour l’administration des différents comptes, et 10 à 12 personnes produisent des contenus et publient régulièrement sur les comptes du musée. Je profite de l’occasion pour les remercier de leur investissement et leur créativité au quotidien !
Voici un article écrit avec Omer Pesquer, initialement paru dans le numéro 4 de la revue Nichons-nous dans l’internet à l’automne 2015, sous le titre “Les musées à la pointe des NTIC”.
En juillet 1995, quelques mois après l’arrivée des modems 28.8 Kbps en France, le site du musée du Louvre est inauguré. Contrairement au cliché qui les décrit comme systématiquement en retard sur les avancées technologiques, les institutions culturelles françaises s’emparent très rapidement de cet outil. Dans la seconde partie des années 1990, le Web connaît d’importantes améliorations techniques qui vont permettre son développement et sa diffusion auprès d’un public de plus en plus conséquent. L’évolution des sites web de musées va suivre et accompagner les débuts d’Internet à mesure que le HTML se complexifie, que la vitesse de chargement augmente et que le prix de connexion baisse.
Pourtant, l’adoption du Web au sein des institutions culturelles ne se fait pas sans heurt : à quel service doit-on confier ce nouvel outil ? Comment il doit être alimenté ? Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que, dès ses premières années dans les musées, le Web, par essence transversal, relève tout autant de la communication institutionnelle que du service aux visiteurs et bientôt même, de la médiation culturelle.
À la pointe des NTIC
Avant l’arrivée du Web, les ordinateurs, présents dans les musées depuis le début des années 1980, sont parfois utilisés comme des bases de données locales. Ainsi en 1989, le Musée Dauphinois à Grenoble, installe des postes en accès libre à l’occasion de l’exposition « Quelle mémoire pour demain ? ». Les visiteurs peuvent y consulter une base de données iconographiques en relation avec l’expo. Outre les ordinateurs personnels, les Nouvelles technologies de l’information et la communication (NTIC) rassemblent de nombreux outils, qu’il s’agisse des bornes interactives, du vidéodisque ou encore du Minitel. Dans les années 1990 d’ailleurs, les musées se déploient sur la boîte marron – à l’époque fleuron de l’industrie française des télécoms – avec notamment 3615 Picasso ou 3615 Louvre. La base Joconde, catalogue collectif du patrimoine national, mis en place la Direction des musées de France en 1975, est accessible sur Minitel dès 1992, puis sur le Web à partir de 1995 (1). Déjà à l’époque, elle se veut plus qu’une simple base de photographies et donne accès à notices détaillées. Le nombre d’objets disposant d’une notice numérique ira croissant au fil des années jusqu’à l’exhaustivité.
Plus visuels que les bases de données consultables sur Minitel, plus puissants que les sites web de l’époque, les cédéroms donnent aux visiteurs un accès à des contenus éditorialisés, consultables sur leurs propres ordinateurs. C’est pour conquérir un public plus vaste que les musées se tournent vers ce support, si bien que « la France est le leader incontesté des producteurs de cédéroms de la Francophonie » (2). En 1994, le musée du Louvre se lance avec Montparnasse Multimedia (3) pour Le Louvre, peinture et palais. D’autres suivront, qu’ils soient généralistes comme le musée d’Orsay (1996), ou thématiques comme Arman, collectionneur d’Art (1996) et Angkor Cité royale (1997), deux coproductions de la RMN. En 2001, dans son ouvrage Le musée virtuel, le muséologue et philosophe Bernard Deloche s’engage : « Le CD-ROM n’a pas pour tâche de décrire le musée (…) mais de le remplacer. » La promesse est ambitieuse : il ne s’agit pas pour ces outils de paraphraser leur équivalent physique, mais véritablement d’en proposer une alternative. Certains, comme celui musée d’Orsay, proposent des photos panoramiques qui fondent les prémices du Google Art Project : « La technologie Quick Time VR pour vous permettre d’arpenter les salles du musée… comme si vous y étiez. » (4).
Il y a bientôt 20 ans qu’on peut visiter un musée dans un environnement 3D qui reconstitue le bâtiment, un usage qui s’imposera sous la forme des visites virtuelles, comme celle proposée par le Musée du Louvre en 2000.
Les premiers sites web de musée sont accueillis avec une certaine défiance par les agents des musées. Mais pourquoi devrait-on favoriser ce support plutôt qu’un autre. Cette interrogation est plus large et concerne l’ensemble du pays : avant 1997, le nombre de foyers français connectés à Internet reste inférieur à 100 000, contre 7,6 millions de terminaux permettant de consulter le Minitel ou autres services télématiques. En septembre 1997, le premier ministre Lionel Jospin réclame pourtant une « migration du Minitel vers Internet » (5). Paradoxalement, les musées sont donc à la fois à la pointe de l’adoption de ces outils mais en interne, les avis sont partagés sur l’usage du Web et ses applications potentielles. « Après tout, n’a-t-on pas déjà identifié la vraie nature de ces millions d’adeptes de la souris : on dit d’eux qu’ils sont des net-surfers, entendant par là que ce sont pas des gens qui vont au fond des choses… », conclut Paul Carpentier, alors directeur de l’accès aux collections et à l’information au Musée canadien des Civilisations, en octobre 1996 lors d’un colloque franco-québécois à Montréal (6).
Bienvenue dans le World Wide Web
En 1996, la page d’accueil du ministère de la culture est parfaitement symbolique des débuts du Web de la culture et du Web, tout court. Un menu clairement découpé dans un tableau, une animation en .gif du logo de l’institution (qui, à sa conception, n’a pas été pensé pour se mouvoir), un motif qui se répète à l’infini en image de fond, les liens cliquables en typo Times gras, bleue et soulignée, les badges des prix reçus. En ligne depuis 1er juillet 1994, le site du ministère est le point central du Web culturel français. Il héberge de nombreux autres sites dont ceux du Musée du Louvre, du Musée national des Arts et Traditions populaires (ancêtre du MuCEM) ou du Musée Goupil à Bordeaux. Il propose également un guide de l’Internet culturel permettant de trouver des ressources. Cybermusée ou musée cybernétique sont parfois utilisés pour décrire les extensions en ligne des institutions culturelles. Au milieu des années 1990, le site du Ministère intègre ainsi une cybergalerie, dont le but est de présenter des expositions uniquement visibles en ligne. Expérience qui tournera court, puisque l’espace ne proposera que deux expositions, dont l’une est une création multimédia de Jean-Michel Jarre s’appuyant sur des plug-ins spécifiques.
À la fin des années 1990, la bataille des navigateurs fait rage entre Internet Explorer et Netscape, et nombreux sont les sites web à suggérer l’un ou l’autre de ces acteurs à leurs visiteurs. Les liens URL permettant de télécharger les deux navigateurs sont intégrés. Au-delà de choix purement technologique, l’expérience proposés au visiteur est déjà centrale. En avril 1998, les actes du colloque « Dispositifs et médiation des savoirs » indiquent : « Ce qui est en train de se jouer, c’est le passage d’une conception de la connaissance comme contenus à une autre, qui la voit comme l’expérience faite d’environnements aménagés, de dispositifs. » (7). En ligne, l’expérience souhaitée est toutefois encore fortement contrainte par l’avancement des technologies et par leur démocratisation. Limiter le temps de chargement est ainsi un enjeu primordial, car le temps de connexion est précieux. C’est pourquoi les sites se doivent d’être efficaces et légers. Souvent, le graphisme et l’ergonomie s’en ressentent, mais certains sites s’en sortent très honnêtement, comme le site du musée Rodin en 1996, par exemple.
Aujourd’hui, en terme de visites, le Web prend le pas sur les visites in situ dans certaines grandes institutions à la portée internationale, comme le Metropolitan Museum de New York ou le British Museum de Londres. Compter les visiteurs a toujours été une mission des musées, et Internet n’y échappe pas. Les sites de musées ne font pas exception et présentent les compteurs de visite traditionnels du Web vernaculaire des années 1990, comme pouvaient le voir en 1996 les visiteurs du site du Carré d’Art de Nîmes.
Le casse-tête de l’organigramme
À ses débuts, le Web dans les musées est une affaire technique avant tout. Lorsque les musées commencent à s’intéresser à Internet et envisagent d’avoir leurs propres sites, c’est souvent un technicien du service informatique s’en charge. Lorsque la question du contenu éditorial émerge, ils se tournent ensuite vers les métiers de la communication, de la production voire des publics. Mais à l’époque, Internet est encore majoritairement utilisé par ceux qui le conçoivent : des ingénieurs et des chercheurs, familiers avec l’informatique et le jargon technique, qu’ils n’hésitent pas à réutiliser. La page d’accueil du musée du Louvre en 1997 parle ainsi de « serveur », et celui du Muséum national d’Histoire naturelle précise même « serveur WWW ».
La plupart des musées, relevant directement du ministère de la culture ou de collectivités territoriales, restent largement tributaires de leur tutelle pour l’accès aux réseaux, la maintenance et l’entretien des équipements, ce qui ne facilite pas toujours la souplesse. Seuls les grands établissements publics, comme Versailles ou le Centre Pompidou, sont autonomes quant à leurs installations hardware comme software, compte-tenu de leur statut juridique. En revanche, depuis à l’arrivée des CMS (Content management system), même les plus petites structures sont autonomes sur l’administration de leurs contenus éditoriaux.
Et les visiteurs dans tout cela ?
Dès leurs débuts, les sites de musées ont plusieurs fonctions : vitrine institutionnelle des établissements, ils sont aussi des outils d’information et ouvrent sur la médiation culturelle. En 1997, le ministère de la culture demande à chacun d’indiquer leur « nom dans la vie réelle » dans un formulaire donnant la parole aux visiteurs. Figure notable des musées, le Livre d’Or est aussi un incontournable du Web vernaculaire des années 1990. A la sortie d’une exposition, le cahier, souvent laissé proche de la sortie, permet aux visiteurs d’inscrire un avis, poser une question, exprimer un regret ou encore de dessiner un zizi. C’est donc naturel pour les institutions patrimoniales de reproduire cette habitude en ligne. La possibilité pour n’importe quel utilisateur de contacter un musée directement, rapidement et sans autre intermédiaire que la machine constitue déjà une évolution remarquable dans la relation entre les publics et l’institution, la rendant plus immédiate, plus proche. Aujourd’hui, elle trouve son prolongement dans la présence et la réactivité des musées sur les réseaux sociaux, face à des visiteurs qui ont intégré ces outils dans leurs pratiques numériques quotidiennes.
Mais recueillir un commentaire n’est possible qu’une fois la visite effectuée. Aussi, pour l’organiser, les sites deviennent également des supports de la diffusion d’informations pratiques. Un plan permettant de se repérer dans le vaste Hôtel des Invalides est par exemple disponible dès 1998 sur le site du Musée de l’Armée (8). En rendant l’exploration des collections ludique et plus vivante qu’une simple consultation de notices, les musées ouvrent la voie vers des dispositifs de médiation en ligne associant davantage les publics. Et l’utilisation ne s’est pas démentie, puisqu’en 2012, 35 % des Français déclarent avoir utilisé Internet pour la préparation d’une visite au musée (9), et ce chiffre risque fort de continuer à croître avec les usages mobiles.
Les musées n’ont pas attendu l’arrivée des géants du numérique pour proposer des dispositifs innovants qui complètent et prolongent la visite.
Accès à distance aux bases de données, livre d’or électronique ou visite virtuelle dans un univers en 3D existaient dès le milieu des années 1990. Globalement, tout est déjà là : le site web comme outil de communication institutionnelle et comme support de diffusion des informations pratiques, mais aussi les prémices d’une médiation culturelle participative à travers l’appropriation des bases de données. Ces vingt dernières années, les sites des musées se sont développés dans le prolongement de ces actions. Incontestablement, ce qui a changé, c’est l’amélioration technique en terme de chargement et de contenus, la généralisation de ces dispositifs à tous les budgets et le développement de la médiation sur le Web, tels que parcours thématiques, expositions en ligne ou ressources à télécharger pour approfondir sa visite.
Alors que le numérique se diffuse dans tous les secteurs de la vie quotidienne et du travail, les musées ne cessent de changer. L’expérience montre que ce changement se fera selon deux temporalités : d’un côté, le temps de l’institution, lent, qui repose sur les évolutions dans les pratiques des agents de musées eux-mêmes et leur validation par les circuits hiérarchiques. De l’autre, le temps de l’audace et de la prise de risque qui, comme on l’a vu, ne manque pas dans les établissements patrimoniaux, véritables laboratoires d’innovations techniques et sociales. Restez connectés, les sites sont en construction…
Montparnasse Multimédia, une PME, réalisera de nombreuses productions pour la culture jusqu’à sa disparition en 2002. Le cédérom « Le Louvre, peinture et palais » restera son produit phare.
DESALLE Philippe, « Le musée d’Orsay, visite virtuelle sur CD-ROM », Libération, 6 mars 1996.
Suite de ma série d’article consacré à la médiation sur supports numériques avec la première tentative du musée du quai Branly d’utiliser la narration transmedia.
L’origine du projet et ses objectifs
À l’occasion de l’exposition “Indiens des Plaines”, nous avons mis en place L’opération #LesBisons. Nous souhaitions tester un dispositif transmedia léger, au déploiement simple, avec pour objectif d’approcher “les non-publics”, qui ne sont pas d’ordinaire intéressés par notre programmation, avec une manière décalée de prendre connaissance de l’existence de l’exposition et de son propos. Le dispositif a été mis en place dans le cadre d’une co-production avec Michel Reilhac, Bruno Masi et leur équipe.
Les différentes étapes
Dès le 22 mars : un compte Twitter et un mot-dièse
Première étape : le musée crée (discrètement) un compte Twitter @wacochachi, et un mot-dièse, #LesBisons. Ce personnage fictif, mais inspiré de faits réels, publie des messages destinés à planter le décor, en décrivant brièvement la vie quotidienne des Indiens des Plaines avant l’arrivée des Européens en Amérique du Nord. Quelques jours avant les projections, le passage des bisons y est annoncé.
Samedi 28 mars : des projections mystères dans Paris
Dix jours avant l’ouverture de l’exposition au public, un film de 5 min montrant des bisons parcourant les Grandes Plaines est projeté dans une dizaine de lieux à Paris, le soir du samedi 28 mars 2014¹. Deux équipes suivant deux itinéraires, l’un nord-sud-ouest et l’autre est-ouest, s’arrêtent ponctuellement pour projeter le film et se retrouvent au musée du quai Branly. Le compte Twitter et le hashtag apparaissent à la fin du film et sur des cartes de visite distribuées par l’équipe.
Du lundi 30 mars au vendredi 4 avril : une autre porte d’entrée
En parallèle à cette première piste, j’ai improvisé une autre porte d’entrée – qu’on appelle rabbit hole dans le vocabulaire du transmedia, en référence à l’entrée du terrier du lapin blanc d’ « Alice au pays des merveilles”. J’ai pris en photo deux petites figurines en forme de bisons devant les entrées de certains musées parisiens, avec le mot-dièse #LesBisons pour inciter mes abonnés sur Twitter à découvrir le compte @Wacochachi.
Vendredi 4 avril : dévoilement et lancement du jeu
Quatre jours avant le dévoilement de l’exposition au public, le musée révéle être à l’origine des projections, dans un making-off posté sur notre chaîne YouTube. Après la projection, le compte de Wacochachi lance un jeu de piste, invitant les participants à retourner sur les lieux de passages des bisons, pour y découvrir des indices permettant de reconstituer une phrase mystère.
Vendredi 18 avril : fin du jeu
Après deux semaines d’exploitation et quatre symboles à identifier, le jeu se termine le soir du Before consacré à l’exposition. Les participants doivent identifier quatre personnes dans la foule, portant ces symboles, qui leur délivrent quatre morceaux de la phrase à trouver, et la tweeter en s’adressant à Wacochachi.
La phrase à trouver : “Alors, #lesbisons se sauveront pour regagner les Grandes Plaines, on les verra passer au loin et rejoindre l’horizon”
L’ensemble du projet a davantage tendu vers une campagne de communication s’appuyant sur une production audiovisuelle qui, au lieu de constituer un point d’entrée dans la narration, est devenue centrale au point d’éclipser le jeu. A titre personnel, je regrette que nous ne soyons pas parvenus à installer un véritable dispositif de médiation à travers une expérience en ligne et hors ligne. Le jeu, notamment, aurait nécessité plus de temps de réalisation, de même qu’un budget propre.
Néanmoins, les conclusions que nous avons tirées de cette expérience viennent nourrir nos réflexions dans la perspective de prochains projets, notamment CULTE, un projet ANR sur trois ans, porté par ma collègue Candice Chenu de la Direction des public. Le musée collabore avec un laboratoire de recherche du CNAM, une PME et un bureau d’évaluation pour la conduite de ce projet, qui proposera une expérience transmédia au coeur des collections du musée.
Dans le dernier article de cette série, je proposerai quelques éléments de réflexion autour de la notion de “méditation numérique”, en synthèse des trois articles illustrés d’exemples du musée du quai Branly.
Cet article et les trois autres consacrés à la “médiation numérique” sont basés sur mon intervention le mercredi 3 décembre 2014 avec Gonzague Gauthier à l’École la Panacée, en partenariat avec l’Université Montpellier III. Merci à Eli Commins et Éva Sandri pour leur accueil et l’organisation de cette rencontre.
¹ Et accessoirement, le samedi de la #MuseumWeek 2014.
L’expression « médiation numérique » semble de plus en plus populaire, alors que les professionnels des musées se forment au numérique. Je ne suis pas fan de ce terme : l’ajout de l’adjectif « numérique » au nom « médiation » sous-entend que cette pratique aurait une nature fondamentalement différente d’une médiation non numérique. À mon sens, il n’y a qu’une seule médiation, la médiation culturelle, héritée de plus de trente ans de réflexion en muséologie, à la fois par les professionnels des musées et dans diverses champs de la recherche en sciences humaines, parmi lesquels la sociologie, l’esthétique et les sciences de l’art. Ces pratiques ont pour objet la transmission d’un message aux visiteurs, pour leur permettre d’appréhender des éléments qui ne sont pas immédiatement explicites à propos des œuvres, des objets ou des concepts exposés. Des différences existent entre les écoles de muséologie, notamment en fonction des pays, on parle d’interpretation ou d’educational programs dans le monde anglo-saxon, et parfois d’interprétation au Québec et ailleurs dans le monde francophone.
En l’état actuel de ma réflexion, je ne suis pas sûr que les méthodes et les techniques qui sont mobilisées dans le cadre d’actions sur des supports numériques diffèrent tant que ça de celles qui sont à l’œuvre dans les actions de médiation dite traditionnelle, qu’il s’agisse de supports papier (textes de salle ou de section, cartels, dépliants type “journal de l’exposition”, etc.) ou d’actions de médiation présentielle (c’est-à-dire qu’elles nécessitent la présence in situ des visiteurs ainsi que de représentants du musée : visite guidée ou contée, ateliers en groupe, spectacles vivants, etc.). Je vous propose donc d’explorer quelques pistes de réflexion autour de la médiation sur supports numériques, illustrées d’exemple issus des projets mis en place au musée du quai Branly, que ce soit en ligne ou hors ligne, in situ ou hors les murs.
Sur Facebook : s’appuyer sur la vie quotidienne de nos visiteurs
Sur les réseaux sociaux, aussi souvent que possible, nous nous efforçons de nous appuyer sur l’actualité. Renvoyer les visiteurs à leur vie quotidienne permet de leur montrer les collections sous un angle décalé et surprenant. Nous avons consacré des albums photos à l’éducation chez les peuples dont le musée traite lors de la rentrée des classes ou à leurs conditions de vie face au froid de l’hiver. C’est un exemple que je cite souvent (notamment ici), mais je continue de penser qu’il est pertinent.
Vivre la neige à travers les collections Asie et Amériques
En février 2013, la France a connu un épisode neigeux, un événement qui a toujours pour conséquence une certaine frénésie dans la capitale. Plusieurs de mes confrères et consœurs d’autres établissements ont posté des photos de leur jardin ou de leur terrasse sous la neige. Bien que le musée comprenne un superbe jardin qui fait entièrement partie de son architecture, j’ai d’abord voulu me concentrer sur nos collections, toujours dans l’objectif de les valoriser. J’ai demandé aux responsables des collections Asie et Amériques de m’aider à sélectionner des pièces issues de leurs aires géographiques respectives. Ainsi, j’ai posté un petit album photos de pièces représentatives des conditions de vie avec la neige et le froid pour les populations Nganassan et Nivkh pour l’Asie et Yupik, Montagnais et Sioux pour les Amériques. Cet album a généré plus de 400 likes, une centaine de partages et quelques commentaires. Le lendemain, j’ai tout de même posté un second album sur la thématique, avec des photos du jardin sous la neige cette fois. Cet album a eu plus de succès que le précédent, ce qui m’a un peu déçu à titre personnel, mais c’est une autre histoire.
Même s’il commence à dater, je continue de penser que cet exemple est assez représentatif de ce que nous nous efforçons de mettre en place. Ici, nous utilisons un ressort traditionnel de la médiation : aller chercher le public en lui parlant de ce qui lui est familier. Ce déplacement des techniques vers les supports numériques ne créé pas en soi une médiation fondamentalement différente. La seule différence ici est propre aux réseaux sociaux : les visiteurs peuvent réagir et interagir directement avec le musée.
Sur Twitter : associer les abonnés les plus investis à nos actions en ligne
J’ai déjà eu l’occasion de parler de #jourdefermeture, ainsi que de nos actions pendant la #MuseumWeek (ici et là). Plus récemment, nous avons associé un de nos plus fidèles abonnés sur Twitter à nos actions en ligne, à l’occasion du lancement de l’exposition « L’Éclat des ombres, L’Art en noir et blanc des Îles Salomon ». Cet abonné, Laurent Granier (@perlesduquai) est, à titre personnel, un collectionneur passionné d’arts d’Afrique et d’Océanie. Depuis environ deux ans, il participe spontanément à la médiation autour de nos collections, sans être d’ordinaire relié à la programmation. En effet, il a entrepris d’explorer les bases de données du musée pour en extraire ses coups de cœur, en s’efforçant notamment de montrer des pièces non exposées sur le Plateau des collections, notre espace d’exposition permanente. Il bénéficie d’une communauté d’abonnés restreinte mais très impliquée, constituée de musées confrères, de responsables de collection de musées et d’autres collectionneurs.
Au printemps dernier, Laurent a créé une timeline personnalisée, une sorte d’exposition en ligne, consacrée à une anthropologue qui a travaillé au musée de l’Homme, l’un des ancêtres du quai Branly. Suite à cette opération, nous avons eu envie de lui proposer de mettre en place quelque chose ensemble, et il nous a devancé en nous proposant de couvrir la semaine de lancement de l’exposition « Salomon », une zone géographique dont il est fan. Nous avons donc organisé une rencontre avec la commissaire Magali Melandri, responsable des collections Océanie au musée, qui a permis de définir ensemble le contexte de l’intervention de Laurent.
Les tweets qu’il a publiés, thématisés quotidiennement par support, sont venu éclairer le propos de l’exposition, approfondissant certains points non traitées dans l’exposition. Ce dispositif a été une belle occasion d’associer directement un visiteur passionné et érudit à la création du discours entourant l’exposition. Celui-ci ne se substitue pas à celui de la commissaire, qui se déploie notamment dans l’exposition physique et sur divers supports, mais il vient la prolonger en ligne, auprès d’une communauté de fans de nos thématiques.
Dernier exemple en date, certes plus anecdotique, mais qui a fait parler de lui : vendredi 28 novembre, à l’occasion du dévoilement du teaser de Star Wars VII, attendu pour décembre 2015, j’ai posté un tweet qui y faisait allusion. Ce message, simple clin d’œil un peu geek aux utilisateurs de Twitter, sans hashtag et avec une faute d’orthographe à Tataouine (village tunisien lieu du tournage de la première trilogie qui a inspiré le nom de la planète Tatooine), a été retweeté plus de 1000 fois, soit un record absolu pour le compte Twitter du musée. Mon seul regret ici est de ne pas avoir plus véritablement mettre en place une action de médiation à proprement parler puisque, compte-tenu des limites de la plateforme et de notre site actuel, je n’ai pas pu accompagner les quatre pièces sélectionnées de leur notice ou d’éléments contextuels. Ici, on touche aux limites entre médiation et communication, l’un des principaux enjeux de la présence des institutions culturelles sur les réseaux sociaux, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir.
Cet article et les trois autres consacrés à la “médiation numérique” sont basés sur mon intervention le mercredi 3 décembre 2014 avec Gonzague Gauthier à l’École la Panacée, en partenariat avec l’Université Montpellier III. Merci à Eli Commins et Éva Sandri pour leur accueil et l’organisation de cette rencontre.
Voici un texte sur lequel j’ai travaillé à l’occasion de ma participation au colloque-événement Participa(c)tion au MAC/VAL en décembre 2013, qui n’a finalement pas été utilisé par le musée. Il s’agit d’une tentative de replacer les enjeux de la participation des publics dans une continuité historique. Je le reproduis ici dans son intégralité, avec les précautions d’usages : malgré mes efforts dans la préparation de ce texte, je ne suis ni historien, ni chercheur en sciences sociales, mais un simple professionnel qui réfléchit à sa pratique.
Il est d’usage de dire que les “nouvelles” technologies et les pratiques qui y sont associées introduisent un changement de paradigme dans la relation entre visiteurs et institutions culturelles : s’il est vrai que les réseaux sociaux et l’ensemble des dispositifs numériques permettent un niveau d’interaction jamais atteint entre musées et visiteurs, la participation de ces derniers n’est pas apparue avec le bouton “J’aime” de Facebook et elle ne s’y limite pas. Comment associer les publics pour leur offrir une visite enrichissante ? Comment leur permettre de découvrir et de s’approprier la diversité des collections ? Les questions entourant l’engagement des visiteurs ont émergées bien avant les années 2000 et s’inscrivent dans une évolution marquée par des initiatives politiques, des choix stratégiques autant que des avancées technologiques. Sans ambition scientifique, on se propose d’en retracer les principales étapes et d’en observer les conséquences pour l’institution et les publics.
Des collections privées aux expositions publiques
Si les premières collections assemblées par les princes et les marchands européens au début du XVII°s préfigurent l’apparition des musées, ces galeries restent longtemps réservées aux élites intellectuelles et commerçantes. Tout autre public, qu’on n’appelle pas encore “grand”, en est exclu. De riches collectionneurs, peu nombreux, partagent leurs collections composées d’art religieux dans un entre-soi qui verra émerger la notion d’exposition. On ne peut donc pas encore parler de public, mais la participation est là : ceux qui exposent sont les mêmes que ceux qui visitent.
À la fin du XVIII°s et au début du XIX°s, les révolutions politiques et sociales en Amérique du Nord et en Europe sont à l’origine d’une première étape de démocratisation des musées, qui deviennent symboles de la grandeur d’une nation et se doivent d’être au service du peuple. Les artistes et les étudiants bénéficient d’abord de cette ouverture puis, progressivement, la visite devient accessible à tous. Dès les prémices de ce qui deviendra l’institution muséale, trois enjeux relatifs à l’accès aux collections apparaissent. Le premier est d’ordre géographique : le visiteur n’a accès qu’aux musées dans lesquels il se déplace. Le suivant est économique : bien que les collections ne soient plus privées, il reste un droit d’entrée à régler. Aujourd’hui encore, malgré des grilles tarifaires avantageuses, une sortie familiale au musée s’accompagne de dépenses. Dernier enjeux : comment rendre le musée accessible à l’ensemble des visiteurs, issus de cultures et de classes sociales diverses, tout en garantissant la cohérence et la pertinence scientifique du propos ?
D’un objet à un autre, d’un visiteur à un autre
Au début des années 1970, l’idée d’un patrimoine lié à une communauté et à un territoire émerge : c’est l’apparition de l’écomusée, qui associe les habitants de la région à tous les niveaux de décision et de production. Les premiers naissent dans les parcs naturels (Ouessant, Marquèze), puis leurs thématiques se diversifient : certains sont consacrés à la technique (le chemin de fer à Mulhouse), d’autres aux cultures urbaines (Fresnes). Ils se multiplient et, dans les années 1990, on recense plus de 250 écomusées et musées de société en France. Parallèlement, au début des années 1980, le Mouvement international pour une nouvelle muséologie (MINOM) fait son apparition. Se plaçant dans le prolongement de l’écomusée, ses partisans soutiennent le rôle social voire environnemental du musée et aspirent au développement de la pluridisciplinarité. Ils souhaitent inventer de nouvelles manières d’entrer en interaction avec les publics, en s’inspirant notamment de ce qui est fait dans les musées de science : une médiation ludique, qui associe le visiteur à la manipulation de machines lui permettant de comprendre les concepts exposés (Palais de la Découverte, 1937).
Ces deux modèles rompent avec les codes du musée d’art classique : ils ne s’intéressent plus seulement aux beaux-arts, mais aussi aux arts populaires, et misent sur l’interdisciplinarité plutôt que sur la spécialisation. Les publics, associés à la création des exposition, deviennent acteurs – certains vont jusqu’à dire auteurs – du musée. Avec ce changement progressif d’objet apparaissent des impératifs pédagogiques : comment susciter la curiosité des visiteurs ? Comment articuler et présenter un discours pour que la visite sont instructive ?
Vers la pédagogie
Dans les années 1980, les ordinateurs arrivent dans les institutions publiques. Dans la continuité des manips, les bornes interactives font ainsi leur apparition. Elles permettent aux publics d’explorer les documents relatifs aux collections (Musée d’Orsay, 1986) ou d’apprendre de manière ludique (Cité des Sciences, 1986). Parallèlement, la numérisation des bases de données des collections permet aux conservateurs de structurer davantage l’information. D’abord accessible aux agents du musée avec la création de réseaux internes, ces bases deviennent consultables de l’extérieur avec l’arrivée d’internet. En permettant la consultation des notices d’œuvres, ces dispositifs – sites internet (Louvre, 1995) et CD-Rom (Versailles, 1996) – mettent à la disposition des visiteurs des connaissances qui, jusque là, étaient réservées aux personnels des musées.
Un bouton “Publier”…
Apparus au début des années 2000, les sites qui constituent ce qu’on a appelé le web 2.0 permettent aux utilisateurs de produire facilement leurs propres contenus (textes, photos, sons, vidéos) et de les publier rapidement sur le web, pour les partager avec leur communauté. Spontanément, beaucoup de visiteurs se photographient devant les œuvres à l’aide de leur smartphone, et partagent ces photos avec leurs proches. Certains racontent leur visite en direct à l’aide de Twitter et d’autres, sur leur blog une fois rentrés chez eux. Ces pratiques, qui dépassent le simple témoignage, participent à l’appropriation des collections par les publics (voir les travaux d’André Gunthert et ceux de Bernard Stiegler). En investissant les plateformes plébiscitées par les visiteurs, les institutions culturelles continuent d’explorer de nouvelles manières d’interagir avec leurs publics.
Une nouvelle fonction se crée : le community management – ou administration de communauté en ligne -, qui est une interface entre le musée et ses visiteurs. Porteur de la voix de l’institution auprès des publics, le community manager se fait l’écho de la programmation du musée, en s’adaptant parfois aux codes propres à internet. Mais son rôle est également de transmettre la parole des publics au sein de l’institution, complétant alors le travail effectué par les autres agents en contact direct avec les visiteurs. Dépassant la transmission d’un discours entourant les objets, il fait également émerger une nouvelle forme de médiation socio-technique mettant en relation à la fois les visiteurs et les objets, les visiteurs et le personnel du musée, les visiteurs entre eux.
… et un champ de recherche
Si les musées ne peuvent exposer l’intégralité de leurs collections en permanence, ils peuvent offrir l’accès aux savoirs qui les entourent. Le site internet du musée du quai Branly propose, depuis l’ouverture en 2006, l’intégralité des bases de données de ses collections : plus de 300 000 notices pour les objets, auxquelles s’ajoutent les ressources de l’iconothèque, de la médiathèque, des archives et de la documentation. Plus récemment, plusieurs grands musées européens (Centre Pompidou, Rijksmuseum) ont choisi de mettre les bases de données au cœur des refontes de leurs sites. Sur le modèle des moteurs de recherche, l’investigabilité – la possibilité d’effectuer des recherches dans une base de données – s’est rendue indispensable pour les visiteurs.
Progressivement, les sites de musées passent de sites vitrines, valorisant la programmation et les informations pratiques, à des sites de contenu, mettant en avant la richesse de collections et les informations qui y sont liées. De nouvelles problématiques apparaissent, tant techniques et éditoriales que stratégiques : comment offrir aux visiteurs la meilleure expérience utilisateur ? Ergonomie et design d’interface, efficacité de l’indexation posent de nouvelles questions – dont la réponse est parfois du côté des visiteurs, comme le montrent les exemples d’indexation collaborative. S’ils ne remplacent pas la visite physique du musée – dont l’expérience s’enrichit de l’architecture du bâtiment, de la scénographie et surtout de la confrontation physique avec les œuvres – ces modules d’exploration, sur les sites des musées ou externalisés (comme le Google Art Project) permettent “d’amener les collections” aux visiteurs en ligne.
Quelle participation pour demain ?
À travers son site internet, sa présence sur les réseaux sociaux et, éventuellement, ses applications mobiles, le musée contemporain prolonge le projet de l’écomusée, que ses fondateurs décrivaient comme “éclaté”, parce que pluridisciplinaire et délocalisé. En permettant la circulation gratuite et dématérialisée des informations entourant les collections, le numérique abolit les distances et permet de répondre, au moins en partie, aux contraintes géographiques et économiques évoquées plus haut. Le bâtiment-musée s’autonomise, tandis que ses avatars en ligne prolongent et complètent l’offre de médiation et d’information. Alors qu’ils offrent l’opportunité de construire un véritable musée hors les murs, les outils numériques révèlent plus que jamais l’hétérogénéité des publics. Qu’est-ce que réunit les visiteurs qui prennent plaisir à partager, en ligne, des photos de leur visite et ceux qui partagent leur mécontentement face à une visite qui leur est imposée ? Experts ou novices, curieux ou blasés, investis ou indifférents : le défi demeure pour le musée de réussir à échanger avec tous ses publics. Heureusement, il n’a jamais eu autant de moyens à sa disposition pour y parvenir.
Merci à l’indispensable chronologie du numérique dans les musées, par Omer Pesquer, l’article de “Petite chronologie du numérique dans les musées” de Florence Belaën sur le C/Blog (qui semble avoir disparu), ainsi qu’à la complicité de Noémie Couillard et de Fred Pailler.
Plusieurs émissions de France Culture ont récemment été consacrées au musée, à l’occasion de l’ouverture de la Fondation Louis Vuitton et de la réouverture du Musée Picasso. Je les rassemble ici et sur le wiki de Muzeonum.
La semaine des Nouvelles vagues consacrée aux musées
Chaque semaine, dans Les Nouvelles vagues, Marie Richeux et son équipe traitent d’un sujet sur cinq jours. La semaine du 20 au 25 octobre 2014, les musées étaient à l’honneur. Parmi les cinq émissions, deux ont retenu mon attention et j’ai participé à une troisième :
Le musée (3/5) : le musée sans les murs. Le mercredi, Les Nouvelles vagues proposent un éclairage numérique à la thématique de la semaine. Pour cette émission, ma consoeur Stéphanie Van den Hende, de la RMN-Grand Palais, et moi-même étions les invités. Comme toujours, il y aurait mille choses que j’aimerais ajouter. Mais je suis très reconnaissant à Marie et à son équipe pour cette émission, qui nous a permis d’aborder de nombreux sujets propres à nos métiers, sans survoler le sujet, mais en le rendant accessible. J’ai l’impression que Stéphanie et moi avons apporté un éclairage pertinent qui s’est bien inscrit dans la semaine, plus globalement. Mon seul regret est qu’une troisième personne, d’un musée qui n’aurait pas été un grand établissement parisien, avec une approche sensiblement différente aurait peut-être permis d’enrichir le débat.
L’émission, datée du lundi 20 octobre 2014, est à la fois pédagogique pour les auditeurs non spécialisés et passionnante pour les professionnels, qui revient sur plusieurs points fondamentaux du musée : la différence entre muséographie et muséologie, le rôle de la scénographie, le marketing au musée, l’expérience de la visite, etc.
Bonne écoute !
PS : visiblement, WordPress ne souhaite pas que j’intègre le player de France Culture, c’est pourquoi j’ai du me résigner à insérer des liens uniquement. Si un lecteur a une suggestion sur le sujet, je suis preneur.
La logique communautaire du projet [des écomusées] est définie par la territorialité du champ d’intervention et l’intervention de la population, qui peut “passer du rôle du consommateur du musée à celui d’acteur, sinon d’auteur du musée”. Hugues de Varine-Bohan directeur de l’ICOM [en 1971] y reconnaît le premier musée “éclaté”, c’est-à-dire pluridisciplinaire et délocalisé.
Musée et muséologie, Dominique Poulot, éd. La Découverte, 2009.