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  • Enceintes connectées : l’IA n’existe pas

    Enceintes connectées : l’IA n’existe pas

    Que se passe-t-il quand vous demandez à Siri l’âge de Donald Trump ? Comment Google Home transmet-il à l’ampoule de votre salon l’ordre de s’éteindre ? Qui explique à Alexa où trouver votre morceau favori sur Spotify ? En dépit des fantasmes d’algorithmes tout-puissants, assistants vocaux et enceintes connectées nécessitent, dès leur création, une importante intervention humaine.

    Ce samedi après-midi de décembre, avec ma sœur et ses enfants, nous ne sommes pas l’unique famille à venir visiter la galerie de paléontologie du Muséum national d’Histoire naturelle. Il faut bien occuper les 45 minutes passées à faire la queue dans le froid. L’un de mes neveux, 8 ans, demande au smartphone de sa mère : « OK Google, images de tricératops ». Sans attendre, des images de dinosaures à trois cornes s’affichent sur l’écran. Devant la facilité déconcertante avec laquelle son fils utilise ce service, lui qui ne maîtrise pas encore tout à fait le clavier et dont l’orthographe est pour le moins créative, ma sœur me demande, l’œil goguenard : “Dis tonton, comment ça marche un assistant vocal ?” Ça tombe bien, la file avance lentement et un panneau annonce encore 30 minutes d’attente…

    Anatomie d’une intelligence artificielle

    Google Assistant, Siri ou Cortana sont présents dans nos smartphones et nos ordinateurs. Selon Google, 20 % des requêtes seraient actuellement faites avec la voix. Les assistants vocaux équipent également les enceintes connectés proposées par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) :  Google Home, HomePod ou encore Amazon Echo. En 2018, on trouve leurs courbes sobres ou leurs couleurs high-tech (voir encadré) dans les foyers de plus d’1,7 million de français·e·s.

    Une enceinte connectée, c’est un ordinateur sans écran et sans clavier

    Les enceintes connectées sont équipées d’une alimentation électrique, d’un microprocesseur (le « cerveau » qui effectue les calculs), d’une connexion internet et d’un microphone : ce sont des ordinateurs. Et, comme les ordinateurs et les smartphones, elles s’appuient sur un système d’exploitation. Si vous utilisez un PC, vous êtes sans doute « sous Windows » ; si vous avec un Mac, vous connaissez Mac OS X ; si vous utilisez un iPhone, c’est iOS et si ce n’est pas le cas, c’est sans doute Android, le système de Google. De même, comme Google Home est équipé de Google Assistant, Apple HomePod s’appuie sur Siri tandis qu’Alexa anime les enceintes Amazon Echo (mais également 200 000 autres produits, pas tous vendus par Amazon). Enfin, Cortana est l’assistant vocal proposé par Microsoft. Ce sont des logiciels propriétaires : leur code est fermé et ne peut être consulté si vous n’êtes pas employé·e ou sous-traitant·e de l’entreprise qui les commercialise.

     

    Le modèle de Google Assistant, c’est l’ordinateur central qui répond aux capitaines des vaisseaux de « Star Trek », et la firme de Mountain View ne s’en cache pas. “Comme J.A.R.V.I.S., qui accompagne Tony Stark dans son armure d’Iron Man”, précise l’un de mes neveux. Les intelligences artificielles (IA) qui s’activent à la voix ne se limitent d’ailleurs plus à la science-fiction, puisque dans la comédie dramatique « Her » de Spike Jonze, Scarlett Johansson prête sa voix à Samantha.

    Les assistants vocaux s’activent à l’aide d’un wake word, littéralement, « un mot qui réveille » : « OK Google », « Dis Siri » ou « Alexa » (ce qui n’est pas sans poser de problème si c’est votre prénom). Pourquoi la voix ? Parce qu’elle est jugée plus rapide : 210 mots à la minute contre 70 à l’écrit. Mais aussi parce qu’elle permet de lancer une tâche lorsque les mains sont déjà occupés à cuisiner, à bricoler ou à faire le ménage.

    Les assistant vocaux s’activent à l’aide d’un wake word, littéralement, « un mot qui réveille ».

    Une fois l’enceinte activée, les utilisateur·trice·s peuvent exprimer leur demande. Comme pour toute requête dans un moteur de recherche, la connexion internet est indispensable pour transmettre les données aux serveurs de la marque, majoritairement situés aux États-Unis pour les géants du numérique. L’étape suivante est appelée speech to text : l’IA transcrit la commande vocale en une demande écrite, qui va elle-même subir un traitement statistique permettant d’en identifier les mots-clés.

    En vidéo | Science-fiction, les IA au cinéma

    Par exemple, dans la phrase « Alexa, commande-moi une pizza quatre fromages », l’enceinte envoie un enregistrement sonore aux serveurs d’Amazon. Ces quelques mots sont alors analysés par l’IA, qui identifie commande, pizza et quatre-fromages comme les mots-clés pour rechercher un restaurant susceptible de livrer chez vous, en se basant sur votre géolocalisation. Enfin, Alexa répond avec une proposition (et non des centaines de pages comme le ferait un moteur de recherche sur écran). C’est l’opération inverse, text to speech, qui nécessite que la machine transforme une information écrite en son, à l’aide d’un synthétiseur vocal.

    Les chercheur·se·s Kate Crawford et Vladan Joler proposent un schéma très exhaustif détaillant l’anatomie d’une IA, en y intégrant matières premières nécessaires, infrastructures techniques, corps de métier sollicités et niveau de rémunération. Je vous propose ici une version plus légère, qui se concentre sur le chemin parcouru par l’information lors d’une requête auprès d’une enceinte connectée.

    Que se passe-t-il lorsque vous posez une question à une enceinte connectée ? / Sébastien Magro, 2019
    Que se passe-t-il lorsque vous posez une question à une enceinte connectée ? / Sébastien Magro, 2019

    Des enceintes connectées, mais pas si intelligentes

    « Les IA ont besoin d’apprendre et, pour cela, elles s’appuient sur le machine learning, ou apprentissage machine », précise le sociologue Antonio Casilli, enseignant à Telecom ParisTech et chercheur associé à l’EHESS. « Cette technique consiste à proposer à l’ordinateur suffisamment d’exemples, pour voir émerger des patterns. » Il faut notamment que la machine identifie des schémas récurrents, c’est-à-dire qu’elle « comprenne » les différentes tournures de phrases pour une même commande, et qu’elle intègre les variantes de prononciations et d’accents.

    Contrairement aux êtres humains, qui apprennent à partir d’exemples peu nombreux, il faut plusieurs milliers de requêtes pour que les intelligences artificielles « apprennent ».

    Dans la file d’attente du Muséum, nous dépassons une statue de stégosaure qui joue à cache-cache dans les fougères. À partir d’ici, on nous promet 15 min d’attente. Ma sœur : “Donc, si je comprends bien, les enceintes connectées ne sont pas intelligentes, elles ont besoin qu’on les entraîne, c’est ça ?” En effet, demander à Siri de noter un rendez-vous, rechercher l’adresse d’un musée grâce à Alexa ou commander un Uber avec « OK Google » : tout cela participe à améliorer les IA qui équipent ces services. De même, vérifier les résultats proposés par une enceinte, à partir d’un smartphone ou d’un ordinateur, améliore ses réponses à venir. En somme, c’est un travail que les utilisateur·trice·s fournissent gratuitement aux constructeurs.

    [su_box title=”À quoi ces objets doivent-ils ressembler ?”]

    Comment dessiner un objet qui obéit à la voix, sans être manipulé ? Deux tendances émergent :

    Enceinte connectée Google Home
    Enceinte connectée Google Home / photo Google

    • Google fait le choix de l’objet familier dont les formes évoquent la décoration intérieure, voire le soin. Les courbes et les couleurs neutres, « naturelles », dominent l’ensemble de l’offre. L’enceinte de milieu de gamme, Google Home, n’est pas sans évoquer un diffuseur d’huiles essentielles, tandis qu’à l’entrée de gamme, Google Home Mini est un simple galet, sans angle saillant.
    • De leur côté, Apple et Amazon assument la référence à la science-fiction avec des formes plus futuristes. Le vocabulaire est résolument technique : les enceintes HomePod et Amazon Echo sont noires ou blanches, avec des touches lumineuses de couleurs vives, par exemple quand Siri écoute, ou lorsqu’Alexa traite une question.

    [/su_box]

    Les êtres humains derrière les machines

    En l’état actuel des choses, l’intelligence artificielle n’est donc pas autonome : elle repose principalement sur le travail d’êtres humains. Avant la commercialisation de ces services, les algorithmes qui traitent les données sont programmées par des ingénieur·e·s. Puis, pendant leur utilisation, ces programmes sont régulièrement “entraînés” par leurs utilisateur·trice·s. Mais d’autres humain·e·s interviennent : des centaines de milliers de personnes, principalement basées dans les pays émergents, traitent également les données, produites majoritairement par les utilisateur·trice·s des pays riches, le plus souvent pour des salaires dérisoires.

    Derrière les assistants vocaux qui équipent les enceintes connectées, des travailleur·se·s du clic.

    Les travailleur·se·s du clic ne sont que très rarement employé·e·s par les GAFAM, car ces fonctions sont souvent délocalisées et externalisées à travers des chaînes de sous-traitance. La plupart sont recruté·e·s pour des contrats à durée déterminée ou payé·e·s à la pièce. Parmi les tâches qui leur sont proposées figure la comparaison de deux fichiers : une piste son, de quelques secondes à peine, prononcée par l’utilisateur·trice et le texte “compris” par la machine. Les travailleur·se·s du clic doivent le corriger si nécessaire, et l’annoter avec des mots-clés pour le rendre traitable par l’algorithme.

    À écouter | Antonio Casilli, sociologue : « Les intelligences artificielles ont besoin d’être entraînées »

    Ces personnes réalisent jusqu’à 180 micro-tâches par heure, soit plusieurs milliers par jour. Elles sont peu payées : quelques centimes d’euros lorsqu’elles vivent en Europe mais encore moins dans les pays asiatiques, africains ou d’Amérique du Sud où l’on parle de centimes de centimes par tâche. Les plus aisé·e·s se connectent depuis leur foyer, car elles et ils disposent des meilleurs équipements informatiques. Mais beaucoup travaillent depuis les cybercafés, à l’université ou à l’école. Les régions les plus concernées sont Madagascar et l’Afrique de l’Ouest pour le traitement des données francophones ; pour les anglophones, c’est l’Asie pacifique, avec notamment l’Inde et les Philippines.

    Pour ces personnes, il est impossible de créer les solidarités professionnelles qui émergent lorsqu’on travaille à l’usine ou dans un bureau. La plupart d’entre elles ne savent pas que des milliers de travailleur·se·s assurent les mêmes tâches. Antonio Casilli précise : « S’ils en ont conscience, c’est au niveau local, avec les 4 ou 5 personnes qui les ont initiées au micro-travail. ». L’éclatement géographique joue aussi, car les plateformes de micro-travail suivent le soleil : lorsque la journée se termine dans la Silicon Valley, elle commence à Hyderabad, en Inde, ce qui permet un service continu.

    [su_box title=”Dans les coulisses de Cortana : témoignage de Julie, transcriber“]
    En mai 2018, La Quadrature du Net, association de lutte pour les libertés en ligne, rapporte le témoignage de Julie, opératrice pour un sous-traitant de Microsoft. En 2017, pendant 8 mois, elle a été transcriber, c’est-à-dire transcriptrice : elle écoutait de courtes séquences enregistrées par Cortana, puis vérifiait leur transcription écrite pour s’assurer que l’intelligence artificielle avait bien compris le sens des phrases.

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    L’intervention humaine par micro-tâches se soustrait à l’IA au point que, pour Antonio Casilli, une partie de l’intelligence artificielle est elle-même artificielle : lorsque la machine n’est pas en mesure de comprendre une requête, des personnes prennent le relais et saisissent “à la main” la demande dans la base de données.

    À lire aussi | Enceintes connectées et confidentialité des données : entretien avec Nina Gosse, avocate

    Pour le moment, le modèle économique des enceintes connectées repose majoritairement sur la récolte et la commercialisation des données des utilisateur·trice·s – surtout pour Google et Amazon, moins pour Apple et Microsoft. Le traitement de ces données permet un profilage précis qui peut être vendu aux marques pour qu’elles diffusent de la publicité ou des partenariats commerciaux sur les enceintes connectées. Si l’on reprend l’exemple de la commande de pizza, Amazon propose déjà cette fonctionnalité pour Alexa, en partenariat avec Domino’s. Les fabricants d’enceintes connectées n’ont donc pas intérêt à ce que l’importance de l’intervention humaine soit connue : ils doivent entretenir l’image de produits innovants pour continuer de séduire une clientèle issue des classes moyennes et supérieures.

    L’intelligence artificielle autonome est encore loin

    Les enceintes connectées et les assistants vocaux peuvent rendre bien des services, mais ces objets ne sont pas magiques. Comme pour la plupart des outils numériques, les utilisateur·trice·s ignorent souvent que leur usage a un coût économique et humain, ainsi qu’un impact écologique. En prendre conscience amène à faire des choix en conséquence. Quant à une intelligence artificielle parfaitement autonome, même les géants de la Silicon Valley en sont encore loin – n’en déplaise aux plus angoissants scénarios des films de science-fiction.

    Nous passons le guichet de la galerie de paléontologie, l’attente se termine. Ma sœur reprend son téléphone : “Vous n’en aurez pas besoin dans le musée, tonton et moi allons vous faire la visite…”.

  • Enceintes connectées et confidentialité des données : entretien avec Nina Gosse, avocate

    Enceintes connectées et confidentialité des données : entretien avec Nina Gosse, avocate

    Quels sont les enjeux juridiques qui entourent les enceintes connectées et les assistants vocaux ? En écho à mon enquête sur les humain·e·s derrière les robots, j’ai rencontré l’avocate Nina Gosse, qui intervient principalement en droit de la propriété intellectuelle et les technologies d’information et de communication, au sein du cabinet De Gaulle Fleurance & Associés. Elle travaille notamment sur les problématiques liés à la vie privée et, plus largement, à l’exploitation des données.

    Concrètement, quels sont les risques en termes de confidentialité des données pour les utilisateur·trice·s des enceintes connectées ? À quoi s’exposent-ils et elles ?

    Les enceintes connectées sont destinées à être pleinement intégrées à nos vies quotidiennes et donc à « connaître » notre intimité. Les points de vigilance concernent la confidentialité des échanges, qu’une enceinte pourrait enregistrer, ainsi qu’une éventuelle utilisation commerciale des données de l’utilisateur, un profilage publicitaire de ce dernier sur la base de ses interactions avec son enceinte. Bien sûr, il ne s’agit là que de « risques » et non d’un constat absolu.

    Ce qui est essentiel, en revanche, c’est que les utilisateur·trice·s soient mis en mesure de comprendre l’utilisation qui est faite de leurs données et des paramétrages possibles de leurs enceintes. À cet égard, on observe une prise de conscience progressive au sein du public, qui doit trouver comme réponse une véritable éducation au numérique, tant des pouvoirs publics que des entreprises. La confiance sera toujours source de valeur ajoutée.

    Il est essentiel que les utilisateur·trice·s soient en mesure de comprendre l’utilisation qui est faite de leurs données et des paramétrages possibles de leurs enceintes

    Apple HomePod / photo Apple
    Apple HomePod / photo Apple

    La sécurité est aussi très importante dans la mesure où il est établi que les objets connectés sont en proie aux risques de piratage : dès lors que se connecter à internet devient une fonction intégrante d’objets du quotidien, les concepteurs de ces équipements doivent faire face aux risques de « cyber » attaques. Des spécialistes de la sécurité ont mis en garde contre ce nouveau type d’attaque après avoir recensé plusieurs milliers d’enceintes connectées contrôlables à distance. Dans le pire des cas, cela permettrait par exemple de contrôler des serrures grâce à une commande vocale intégrée…

    Un objet connecté peut aussi être une ressource pour un hacker mal intentionné qui pourrait lui faire envoyer d’énormes volumes de données vers des sites officiels, dont les serveurs tomberaient alors sous le poids des requêtes (attaque par déni de service ou DDoS). Il faut donc sécuriser l’internet des objets pour gagner la confiance des utilisateurs. À cet égard, l’Union européenne est en train de créer un nouveau cadre européen de certification de cybersécurité des produits.

    Quel cadre juridique protège les données des utilisateur·trice·s des enceintes connectées ? Le RGPD, entré en application en mai 2018 à l’échelle européenne, est-il applicable à ces objets ? Si oui, comment protège-t-il les Européen·ne·s ?

    Les règles applicables en matière de protection des données personnelles ont effectivement vocation à s’appliquer. Le traitement des données vocales sera d’autant plus sensible en présence d’un système de reconnaissance de la voix de l’utilisateur·trice (biométrie vocale). En France, ce droit reposait jusqu’ici essentiellement sur la Loi Informatique et Libertés. Comme vous l’indiquez, il faut aussi compter à présent sur le RGPD, directement applicable dans tous les États membres depuis le 25 mai 2018. Ce dernier concerne tout acteur traitant des données personnelles s’il est (i) établi au sein de l’Union européenne ou, (ii) propose ses produits ou services à des personnes situées dans l’Union ou encore, (iii) suit les comportements sur internet de personnes situées dans l’Union.

    Les assistants vocaux peuvent apparaître aux yeux des utilisateur·trice·s comme des « boîtes noires ».

    Le RGPD renforce les obligations des fabricants d’enceintes connectées ou de concepteurs de logiciels : par exemple, fournir une information précise et intelligible aux utilisateurs, sécuriser toute la chaîne de traitement des données, notifier les éventuelles failles de sécurité… Le RGPD offre également plus de droits aux personnes sur l’utilisation qui est faite de leurs données. Concernant l’obligation d’information, les assistants vocaux peuvent apparaître aux yeux des utilisateurs comme des « boîtes noires », c’est-à-dire que leur fonctionnement parait opaque (comme beaucoup d’autres technologies innovantes). De manière générale, parvenir à expliquer ce genre d’outils aux personnes est un véritable défi.

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    Toutefois, il est important de souligner que le RGPD, dans son contenu, ne révolutionne pas le droit applicable. Pour autant, en prévoyant notamment une hausse notable des sanctions et en obligeant les organisations à mettre en place de véritables procédures de gestion des données, il implique des efforts et investissements très importants pour beaucoup d’entre elles. D’autres textes sont pertinents, notamment le futur Règlement européen dit « e-privacy » qui vise à protéger les données de communications électroniques et réguler le tracking sur les terminaux des utilisateurs. On peut aussi penser aux règles protectrices des consommateurs ou celles relatives à la cybersécurité.

    Google Home Max / photo Google.
    Google Home Max / photo Google.

    Les entreprises qui dominent le marché sont états-uniennes, quels sont les recours juridiques dont les Européen·ne·s bénéficient en cas de contentieux ? Y a-t-il des conflits entre les juridictions ?

    Le champ d’application territorial du RGPD fait que celui-ci pourra s’appliquer à des sociétés établies aux États-Unis, soit parce qu’elles ont un établissement au sein de l’Union, soit parce qu’elles s’adressent au marché européen ou encore parce qu’elles « profilent » ses ressortissants. Le RGPD garantit le droit des personnes concernées à un recours au juge et rappelle que ces dernières pourront saisir une juridiction (ou une autorité de contrôle) de l’État Membre dans lequel elles sont établies. Le RGPD introduit, en outre, la possibilité de mener des actions collectives.

    Par ailleurs, en droit de la consommation, sont présumées abusives les clauses qui suppriment ou entravent l’exercice d’actions en justice ou des voies de recours par le consommateur. C’est d’ailleurs dans ce sens que s’était prononcée, en 2016, la Cour d’appel de Paris dans l’affaire opposant Facebook à un utilisateur qui avait publié sur son mur une photographie de l’œuvre « L’Origine du monde » de Gustave Courbet. Tout comme le juge en première instance, le 12 février 2016, la Cour d’appel a jugé que la clause attributive de compétence des CGU (conditions générales d’utilisation) de Facebook au juge californien en cas de contentieux était inopposable à ses utilisateurs en France.

    On a vu récemment un utilisateur allemand d’Alexa recevoir les informations de connexion d’un autre utilisateur, après avoir réclamé un export des données le concernant. Avez-vous connaissance de cas similaires en France ? Si oui, comment ont-ils été abordés ?

    Amazon Echo Dot / photo Amazon
    Amazon Echo Dot / photo Amazon

    A priori, cet utilisateur a exercé son droit d’accès auprès de la société Amazon pour connaître les données que l’entreprise détenait sur lui (article 15 du RGPD) et Amazon se serait trompée en lui communiquant un fichier d’un autre utilisateur. Il s’agit d’une erreur humaine dont l’écho médiatique démontre à quel point le sujet est devenu sensible et comment, indépendamment de toute sanction, une mauvaise gestion de ces sujets peut entacher l’image d’une marque, a fortiori d’une entreprise innovante.

    Je n’ai pas connaissance de cas similaire mais je conseillerais dans un pareil cas de notifier immédiatement la CNIL de cet incident s’il peut entraîner un risque pour la personne concernée voire, auprès de cette dernière, dès lors qu‘il s’agit d’une atteinte à la confidentialité des données (même par négligence) et que cela limitera le bad buzz.

    La CNIL est méfiante sur le principe des micros ouverts en permanence, et suggère aux utilisateur·trice·s d’éteindre, voire de débrancher les enceintes lorsqu’elles ne sont pas utilisées. Google, Apple et Amazon précisent que leurs produits sont équipés de boutons permettant d’interrompre manuellement les micros. Qu’en pensez-vous ?

    Il est effectivement important de choisir des équipements qui proposent une désactivation. Les enceintes sont programmées pour détecter les mots-clés et enregistrer nos demandes, seule la désactivation permettra d’éviter les enregistrements non souhaités. De manière générale, les fabricants d’objets connectés ont tout intérêt à mettre l’utilisateur en capacité de décider.

  • Antonio Casilli, sociologue : « Les intelligences artificielles ont besoin d’être entraînées »

    Antonio Casilli, sociologue : « Les intelligences artificielles ont besoin d’être entraînées »

    Couverture de l'ouvrage "En attendant les robots" d'Antonio A. Casilli / photo Sébastien Magro
    Couverture de l’ouvrage “En attendant les robots” d’Antonio A. Casilli / photo Sébastien Magro

    “OK Google”, “Dis Siri”, “Alexa…” Ces quelques mots, vous les avez entendu autour de vous, ou peut-être les prononcez vous-même régulièrement. Les assistants vocaux proposés par les GAFAM – les fameux Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – prennent de plus en plus de place dans notre quotidien. Ils équipent nos smartphones mais s’invitent également à la maison, à travers les enceintes connectées que les géants du numérique commercialisent depuis 2014.

    Derrière ces intelligences artificielles, il y a souvent des êtres humains, en chair et os, qui traitent nos données et ce, pas toujours dans les meilleures conditions. Pour en parler, je suis allé rencontrer Antonio Casilli, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et chercheur associé à l’EHESS, et qui vient de publier l’enquête “En attendant les robots”, aux éditions du Seuil (janvier 2019).

    [su_box title=”Entretien avec Antonio Casilli”]

    [su_audio url=”http://blog.sebastienmagro.net/wp-content/uploads/2019/02/ITW-AAC-FINAL.mp3″]

    [/su_box]

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  • Vidéo : les IA au cinéma

    Vidéo : les IA au cinéma

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    “Computer…”

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  • À propos de la ligne éditoriale de ce blog

    À propos de la ligne éditoriale de ce blog

    Alors que je m’apprête à célébrer mes 6 ans au quai Branly, je commence le master spécialisé en journalisme du CELSA. Jusqu’en février 2019, en parallèle à mon travail au musée, je reprends donc mes études à temps partiel, dans la perspective d’une évolution de ma carrière. J’ai plusieurs envies (podcasts, formats longs, enquêtes) basées sur mes centres d’intérêts personnels et professionnels, mais rien n’est encore fixé.

    La ligne éditoriale de ce blog va progressivement évoluer : je continuerai d’y parler musée et numérique, mais d’autres thématiques émergeront sans doute, toujours dans une perspective réflexive sur les secteurs professionnels dans lesquels j’évolue. Il servira peut-être aussi de bac-à-sable pour des sujets ou des formats que je souhaite tester.

    En attendant, sachez qu’un CDD de 7 mois est en cours de recrutement pour venir en renfort dans mon service, toutes les infos sont .

  • 5 choses que j’ai apprises en 5 ans de community management dans un musée

    5 choses que j’ai apprises en 5 ans de community management dans un musée

    Au début de l’année 2017, j’ai fêté mes cinq ans de travail au musée du quai Branly – Jacques Chirac. L’objectif de cet article n’est ni d’établir un bilan de mon action (je n’ai pas quitté le musée), ni de produire un guide pratique du community management pour une institution patrimoniale (il en existe déjà un, proposé par le Ministère de la Culture). En revanche, il me semble qu’un rapide tour d’horizon de ce que j’ai appris de cette expérience pourrait être utile, autant à mes homologues d’autres établissements, qu’à des professionnel.le.s, des étudiant.e.s et des chercheur.se.s de la culture et du numérique.

    1. Connaître son établissement

    Dis comme ça, ça l’air évident, mais c’est un point primordial. Je vais vous faire une confidence : au moment d’arriver au quai Branly, j’étais aussi en discussion pour intégrer le Centre Pompidou. J’étais très enthousiaste à l’idée de travailler sur l’art moderne et l’art contemporain, des collections que je maîtrisais davantage que les objets ethnographiques. Finalement, j’ai eu une réponse positive du quai Branly avant celle de Beaubourg, mais je n’ai jamais regretté : j’ai découvert d’impressionnantes collections et des domaines de recherche passionnants, j’ai appris à prendre du recul sur mes propres pratiques culturelles et numériques, notamment à partir de lecture d’ouvrages d’anthropologie et d’ethnologie.

    Connaître ses collections et sa programmation permet de répondre avec efficacité aux questions des visiteur.se.s en ligne, de gagner du temps au quotidien et de réagir avec pertinence à l’actualité.  Au fil des années, j’ai appris à tirer au mieux partie des nombreux outils qui sont conçus autour de chaque événement, aussi bien à destination des publics que pour un usage interne. Je pense notamment aux supports papiers et en ligne qui sont produits par mes collègues (entre autres des directions des publics et de la communication), et aux visites guidées des expositions, organisées dès l’ouverture par la direction des publics. Bien sûr, au besoin, je vais chercher directement l’information auprès des personnes qui produisent l’événement (directions opérationnelles), ou auprès des personnes qui détiennent les savoirs scientifiques (départements de la recherche et des collections, médiathèque).

    2. Ne pas juger les pratiques de ses publics

    Même si beaucoup d’études dans les musées esquissent le portrait d’un public type sous les traits d’une mère de famille plutôt urbaine, de classe moyenne et éduquée, nos visiteur.se.s ne sont pas un groupe homogène. Ils/elles arrivent parfois avec le décalage horaire, l’excitation d’une visite attendue et préparée depuis des mois ; ou au contraire sans attente, agacé.e.s d’une visite imposée par l’école ou la famille ; ou encore fatigué.e.s par une longue semaine de travail et des enfants qui chahutent. Nos visiteur.se.s ne sont pas tou.te.s blanc.he.s, aisé.e.s, urbain.e.s, valides, hétéros, cisgenres. Ces personnes viennent au musée avec leur propre personnalité, leur identité, ils/elles viennent avec leur parcours de vie, leur histoire personnelle qui influencent leur perception de ce qu’ils/elles voient dans le musée. Beaucoup de gens ne font pas la différence entre un accrochage permanent et une exposition temporaire, certain.e.s n’imaginent pas qu’il puisse se passer autre chose dans un musée que des expositions. En tant que médiateurs.trices en ligne, les community manager se doivent de tenir compte des spécificités de leurs publics. Nous nous frottons à la difficulté de parler à tou.te.s en voulant s’adresser à chacun.e.s, ce qui oblige parfois à segmenter les actions pour plus d’efficacité.

    L’exemple type est le selfie : comme beaucoup de gens perplexes devant le déferlement d’autoportraits d’adolescent.e.s posant dans (les toilettes) des musées, il m’est arrivé de juger cette pratique. Mais, comme le montrent la sociologue Laurence Allard ou l’historien de l’image André Gunthert, même si l’usage du selfie relève d’une mise en scène de soi, il s’agit d’une pratique complexe, qui dépasse l’égocentrisme et met en œuvre des échanges plus riches qu’il n’y parait à première vue. Il est important d’accepter que nous ne pouvons pas comprendre, connaître et/ou partager toutes les pratiques de tous nos publics. Il faut les accepter sans les juger, parfois pour les accompagner, parfois juste pour les observer, en rendre compte à nos hiérarchies qui décideront si elles souhaitent en tenir compte pour adapter l’offre du musée.

    3. Ne pas projeter ses propres pratiques sur les publics

    C’est un corollaire du point précédent : il est facile d’imaginer ses publics avoir les mêmes usages des réseaux sociaux que les siens, notamment dans le microcosme que certaines plateformes constituent. Passer à côté d’un réseau qui gagne en popularité parce qu’on n’en a pas un usage personnel, baser sa ligne éditoriale sur ses propres centres d’intérêt : le risque est grand de manquer de lucidité et de vouloir calquer son propre usage sur les comptes qu’on anime pour son institution.

    Un exemple parlant est l’opération que j’ai mise en place sur Twitter lors de la sortie de Star Wars VII. Suite au succès du tweet faisant référence au dévoilement de la bande-annonce du film en novembre 2014 (qui reste à ce jour notre tweet le plus populaire), l’année suivante, j’ai préparé une douzaine de tweets basés sur les collections et les « emprunts » de la saga Star Wars aux populations non occidentales, avec la complicité des responsables des collections qui m’ont proposé de nombreuses idées sur les costumes, les coiffures, les langues, etc.

    Bien sûr, je n’aurais pas travaillé sur ces publications si je n’avais pas eu un matériau adapté et, bien sûr, elles ont eu du succès, en partie due à leur programmation qui coïncidait avec la sortie du film sur les écrans. Néanmoins, j’ai pris conscience par la suite que le point de départ du projet était mon propre intérêt pour la saga Star Wars… Mais à vouloir parler aux geeks, n’ai-je pas exclu une partie de nos abonné.e.s, moyennement (voire pas du tout) intéressé.e.s par les histoires de Jedi et de droids ? L’équilibre est subtil, mais il convient de trouver la bonne dose, en choisissant les plateformes les plus appropriées et en n’essayant pas à tout prix de rebondir à tout ce qui « fait le buzz ». Dans la continuité du point précédent, il convient d’accepter qu’on ne peut pas parler à tout le monde et qu’il faut parfois ne s’adresser qu’à un segment, au moins temporairement.

    4. S’attendre à tout

    Même (et surtout) à l’imprévu. Des situations de crises au niveau national en passant par les bad buzz visant l’établissement qu’on représente, le community management nécessite d’accepter l’imprévu et, plus généralement, toutes les choses sur lesquelles on n’a pas de prise. Quand je dis qu’il faut s’attendre à tout, c’est vraiment à tout : même à un paragraphe plus court.

    5. Savoir lâcher prise

    Quand on est jeune et/ou qu’on débute dans une institution, il peut être difficile de prendre la distance : on s’investit beaucoup car on prend à cœur notre travail, on se sent porté par sa mission de service public et par un optimisme sans faille… Et puis, un jour, on est confronté.e à l’agressivité, à l’hostilité, aux trolls. Comme dans tous les métiers, on doit vivre avec la frustration, la colère, l’incompréhension. Mais plus que dans bien des métiers, la mission de community management nous engage à « faire corps » avec l’institution, à la porter et parfois la représenter, même quand on n’est pas au bureau.

    Pourtant, il faut apprendre à se déconnecter le soir, le weekend et pendant ses vacances. Avec le temps qui passe, on apprend à lâcher prise : on met de la distance entre son travail et le reste de sa vie, on s’investit dans d’autres projets, quitte à perdre une partie de la passion qui nous animait autrefois. En portant la voix de l’institution auprès des publics, et celles des publics auprès de la direction de l’établissement, on joue un rôle crucial de pivot mais on n’est pas l’institution. Renoncer à la passion initiale permet de faire émerger une certaine sérénité, car on gagne en confiance en acceptant qu’on ne peut pas répondre à tout, ni à tou.te.s. Accepter de reconnaître le modeste périmètre de son intervention, c’est commencer à en prendre possession.

    Voilà

    Je rappelle au passage que je n’ai jamais été l’unique CM du musée du quai Branly – Jacques Chirac, car les pages Facebook de la Médiathèque et du salon de lecture, des Before, et du Théâtre Claude Lévi-Strauss ont toujours été administrées respectivement par les agents de la médiathèque, de la direction des publics et du service de l’auditorium. En outre, depuis 3 ans, nous utilisons un outil tiers pour l’administration des différents comptes, et 10 à 12 personnes produisent des contenus et publient régulièrement sur les comptes du musée. Je profite de l’occasion pour les remercier de leur investissement et leur créativité au quotidien !

  • À propos de la médiation culturelle sur les réseaux socionumériques

    À propos de la médiation culturelle sur les réseaux socionumériques

    Je reproduis ici un article initialement paru dans le numéro 162 de la Lettre de l’OCIM en décembre 2015, sous le titre “De l’usage des réseaux socionumériques comme supports d’une médiation culturelle en ligne : enjeux et perspectives pour les musées francophones”. Les lecteurs/trices habituel.le.s pardonneront la différence de ton par rapport à d’autres articles du blog, ainsi que le propos un peu plus généraliste.

    Les réseaux socionumériques (RSN), apparus au milieu des années 2000, ont été progressivement adoptés par les institutions culturelles et patrimoniales francophones depuis 2010. Au-delà des usages communément attendus de ce type de plate-formes (communication, marketing, informations pratiques), certains établissements y déploient des actions de médiation culturelle en s’appuyant sur les échanges avec leurs abonné.e.s, ainsi que sur ceux qui naissent entre ces publics en ligne.

    S’inscrivant dans le prolongement des actions menées sur le web par les musées, les RSN formulent la promesse de l’appropriation des thématiques par les visiteur.se.s, les invitant à participer à la création du propos qui entoure collections et expositions. À partir d’exemples issus du monde francophone, nous proposons quelques pistes de réflexion sur la nature de cette médiation en ligne, abordant les enjeux de l’ouverture des échanges entre musées et institutions, ainsi que les problématiques professionnelles qui en découlent.

    Les contenus, de la diffusion à la discussion

    Pour les musées qui les utilisent, les plate-formes telles que Facebook, Twitter, Instagram ou Tumblr constituent des supports de diffusion d’informations relatives à l’ensemble de leurs activités. Trois exemples d’usages des RSN par les musées nous permettront d’établir de quelle manière ces dispositifs, qu’on pourrait croire à vocation promotionnelle, relèvent également de la médiation, s’inscrivant dans le prolongement d’actions menées depuis plus de 30 ans.

    Contrairement aux outils traditionnels de communication asymétrique (communiqués et dossiers de presse, relations avec les médias, campagne d’affichage, brochure de saison, etc.), les RSN permettent d’installer une relation plus équilibrée entre le musée et son public, à partir d’un appareil équipé d’une connexion à Internet. Certains musées s’appuient sur les temporalités du quotidien, comme le Château de Versailles qui publie des photos de son jardin sous la neige ou les nombreux musées québécois qui soulignent la Fête nationale le 24 juin. D’autres font référence à la culture populaire : en France, les séries télévisuelles pour les musées d’Angers ou les super-héros pour le musée Saint-Raymond, à Toulouse. Ces publications, si elles peuvent sembler relever d’une communication opportuniste, ancrent les musées dans le quotidien des publics. Elles participent à réduire l’écart avec les visiteur.se.s, favorisant la création et l’entretien d’une relation entre l’institution et ses publics sur laquelle repose toute médiation culturelle, comme le rappellent Serge Chaumier et François Mairesse (1).

    #MuseumSelfie pour la #MuseumWeek 2015
    #MuseumSelfie de Beyoncé pour la #MuseumWeek 2015

    Créé à l’initiative de Twitter, la #MuseumWeek est un événement qui a lieu en ligne. En mars 2015, plus de 2800 institutions culturelles dans le monde ont participé à la deuxième édition, tweetant chaque jour autour de thématiques communes, telles que les coulisses le lundi, l’architecture le mercredi ou l’offre adressée aux jeunes publics le vendredi. Au-delà de sa fonction promotionnelle, ce dispositif permet de diffuser des informations qui sortent de la programmation et sont peu ou jamais valorisées le reste du temps. Les institutions assurent la médiation de l’établissement lui-même, évoquant son histoire, son architecture ou les spécificités de son organisation. Un tel usage des RSN fait échos aux pratiques de médiation présentielle telle qu’elle est couramment enseignée : la plupart des visites guidées ou des ateliers s’ouvrent par une présentation de l’institution elle-même.

    En ligne, il est courant d’avoir recours à l’humour. Certains établissements comme le Musée de Cluny, à Paris, ont adopté un ton drôle et souvent décalé sur Twitter, jouant de complicité avec leurs abonnés – ce qui n’empêche pas le compte de traiter du Moyen Âge avec une rigueur toute scientifique. Aller à la rencontre d’éventuel.le.s visiteur.se.s s en utilisant un ton décalé, voire quelque peu provocateur, s’inscrit dans le prolongement des pratiques classiques de la médiation, comme l’indiquent Claire Merleau-Ponty et Jean-Jacques Ezrati : « [le public] espère découvrir et apprendre en même temps qu’il pense se divertir. Il attend que soit stimulée sa curiosité, provoquée son admiration, enrichies ses connaissances et renforcées ou ébranlées ses convictions. » (2)

    La médiation culturelle se construit dans un échange entre les publics et l’institution, qui ne peut faire fi de l’expérience des visiteur.se.s, là où la communication institutionnelle tend vers la diffusion d’un message descendant, adressé à un public captif. Les actions que nous venons de lister permettent aux musées d’installer, de développer et d’entretenir des relations de proximité, de confiance et de complicité avec leurs publics en ligne. Loin de supplanter les outils « traditionnels » de médiation (cartels et textes de salle, dépliants et guides de visite, ateliers, visites guidées et contées, etc), les RSN permettent la mise en place de nouvelles dynamiques entre les institutions et leurs publics.

    Les publics, entre appropriation et participation

    L’usage des RSN par les musées réactive la promesse de l’engagement des publics dans la construction du propos de l’institution, formulée dès les années 1970 par Georges-Henri Rivière et Hugues de Varine à travers le projet des écomusées (3), puis par le mouvement de la Nouvelle muséologie. L’appartenance à un territoire donné fait de ses habitant.e.s une communauté, que l’écomusée souhaite associer à tous les niveaux : création, animation et administration. Or, en ligne, ce qui fait communauté pour les fans d’un musée, c’est leur intérêt pour ses collections et ses thématiques, plus que leur appartenance à un territoire. Pourtant, les RSN ne constituent-ils pas un territoire numérique ? Depuis la popularisation du web dans les années 1990, le vocabulaire qui l’accompagne est caractérisé par d’abondantes références à la navigation (« surfer », « navigateur », « visites », etc.), accentuant l’idée qu’il s’agit d’une terre inconnue à explorer. Si Internet promet de toucher les publics en ligne partout dans le monde, l’expérience montre une réalité plus subtile.

    À Nouméa, le Musée de Nouvelle-Calédonie utilise, avec succès, la fonctionnalité « événement » de Facebook pour informer les visiteur.se.s de la tenue d’ateliers et de spectacles, tout autant que pour prolonger ces activités en ligne. Or, avec 47 % des habitant.e.s de l’archipel inscrits sur cette plate-forme (4), les quelque 2200 fans de la page (5) illustrent la pertinence, pour une institution culturelle, d’une stratégie numérique tenant compte des spécificités de son public local. Avec un nombre d’abonnés sur Facebook proche, la situation est pourtant tout autre au musée Jeanne d’Albret (6), à Orthez, petit musée associatif consacré à l’histoire du protestantisme en Béarn. Majoritairement localisé.e.s à l’extérieur de la région Aquitaine, les 2500 fans Facebook (7) sont le résultat d’une stratégie en ligne visant à développer le rayonnement du musée à l’extérieur de son territoire local.

    En utilisant les plate-formes sociales, les publics deviennent actifs dans la diffusion et la publication des contenus qu’ils produisent autour de leur visite. En postant sur les RSN les photos qu’ils prennent ou en écrivant des articles sur leurs blogs, ces visiteur.e.s peuvent même développer des compétences éditoriales et créatives. Autrefois, les commentaires qui naissaient lors d’une visite dépassaient rarement le cadre familial et/ou amical. Aujourd’hui, les musées ont la possibilité de prendre connaissance de ces réactions et de ces productions venant des publics, d’y réagir et/ou de les valoriser s’ils le souhaitent. Au musée du quai Branly, nous avons mis en place un dispositif de médiation associant l’un de nos abonnés les plus investis sur Twitter, @perlesduquai, a.k.a. Laurent Granier. Collectionneur d’art d’Afrique et d’Océanie sans être professionnel du monde scientifique ou culturel, il a entrepris d’explorer les bases de données en ligne du musée, publiant ses coups de cœur sur son compte Twitter. À l’automne 2014, à l’occasion de l’exposition « L’Éclat des Ombres, L’Art en noir et blanc des Îles Salomon », Laurent Granier a publié une série de tweets lors de la semaine d’ouverture, fruit d’une sélection de pièces organisée autour de thématiques qu’il a lui-même définies. En amont, il avait rencontré la commissaire de l’exposition pour évoquer son projet. Ses publications ont enrichi le propos de l’exposition, approfondissant certains points qui n’y étaient pas traités.

    Si ce type de dispositifs tend à créer de nouvelles hiérarchies entre visiteur.se.s investi.e.s et publics moins réactifs, il démontre néanmoins la possibilité pour des personnes qui ne sont pas « qualifiées » (par des études, un diplôme ou une expérience professionnelle dans le secteur culturel) d’être associées à la production du discours entourant une exposition et ce, sur la base d’un savoir développé par curiosité ou par passion. Celui-ci ne se substitue aucunement au discours scientifique, qui se déploie notamment dans l’espace d’exposition et sur bien d’autres supports, mais il vient le prolonger en ligne, auprès des utilisateurs des RSN abonnés aux pages du musée.

    L’essor du community management

    Né avec les prémices du web social (les groupes de discussion en ligne, les forums), le community management a pour objectif d’animer une communauté réunie autour d’un centre d’intérêt ou d’une passion. Or, comme le rappellent Sarah Barrett et Olivier Richard, « si la médiation est une fonction, il n’est pas évident qu’elle s’incarne dans un métier unique » (8). Avec le développement des outils numériques, le  community management tend à devenir un de ces métiers, à la fois partie intégrante de l’institution culturelle et en prise directe avec les publics. L’agent en charge du community management diffuse les réactions et les commentaires des visiteur.se.s sur la programmation et les collections du musée, relayant cette parole  auprès des instances de décision de l’établissement (9).

    Au quotidien, le community management est pratiqué par trois types d’agents : les community managers dont c’est l’une des tâches (exceptionnellement l’unique) ; des médiateurs/trices qui, du fait de leurs fonctions en relation avec les visiteurs sont amené.e.s à intervenir sur les RSN de leur institution ; d’autres agents, dont les fonctions ne sont pas toujours reliées aux publics et qui n’ont pas nécessairement accès aux comptes « officiels » mais qui, par leurs actions sur leurs comptes personnels, participent à l’animation de la communauté des fans du musée, parfois aux plus hauts niveaux de la hiérarchie (10). En France, l’exemple des Musées d’Angers (11) est particulièrement parlant. L’animation des comptes Facebook et Twitter, ouverts respectivement depuis 2010 et 2011, est assurée par une équipe de quatre personnes : une chargée de communication, deux agents du service des publics (une médiatrice et la directrice) et une chargée de récolement. Cette diversité de profils permet d’aborder plusieurs thématiques tout en s’exprimant avec la même voix : tour à tour, les comptes publient informations pratiques, coulisses de montage d’exposition, œuvres sorties des réserves. Plusieurs actions de médiation in situ sont fidèlement adaptées en ligne, en profitant de fonctionnalités propres aux plate-formes, avec un ton léger et décalé qui s’inscrit dans les usages de Twitter.

    Lorsqu’il est formulé comme une mission en tant que telle, le community management est souvent attribué à des agents en charge du site web et/ou des outils traditionnels de communication, assurant une certaine cohérence éditoriale. À l’heure où le nombre d’abonnés ne cesse de croître et où les publics ont pris l’habitude de pouvoir les interpeller en ligne, la reconnaissance de la pertinence de leur travail par leurs hiérarchies constitue un enjeu majeur pour beaucoup d’agents assurant le community management. La création du groupe de travail #CMmin, en 2013, qui réunit les community managers des établissements relevant du Ministère de la Culture et de la Communication, constitue une reconnaissance importante car venant de la tutelle.

    Conclusion

    Toute médiation n’est pas obligatoirement reliée aux RSN et, réciproquement, les RSN ne servent pas qu’à faire de la médiation. Néanmoins, accepter d’entendre les commentaires des publics en ligne, même s’ils ne cadrent pas avec la communication institutionnelle, offre l’opportunité pour les musées d’installer avec ces visiteurs.se.s une collaboration dans l’élaboration du discours entourant les œuvres et la programmation. Une telle dynamique s’inscrit dans le prolongement des missions de médiation et diffusion du savoir qui sont celles des musées. L’enjeu, éminemment politique, c’est l’encapacitation (en anglais, empowerment) qui passe par  l’amélioration de la circulation de l’information, la valorisation de l’investissement des visiteur.se.s et de leurs productions, l’association des publics à la prise de décision.

    Bien que les visiteur.se.s se heurtent aux limites de ces plate-formes– fermeture des écosystèmes, enjeux de propriété intellectuelle, contingences techniques, etc. –, les RSN peuvent être des outils parmi d’autres au service d’une politique d’encapacitation des publics : une authentique co-construction du propos et des contenus, dans laquelle le musée continue de fournir son expertise scientifique sur les collections (documentation, information, exposition, médiation) et les publics peuvent apporter leurs positionnements, leurs interrogations, leurs créations. Mais cet objectif nécessite d’accepter que les RSN puissent être des outils de médiation, en ne les limitant pas à un usage promotionnel.

    1. CHAUMIER Serge, MAIRESSE François, La médiation culturelle, Armand Colin, Paris, 2013, pp. 34.
    2. MERLEAU-PONTY Claire et EZRATI Jean-Jacques, L’exposition, théorie et pratique, L’Harmattan, Paris, 2005.
    3. À ce propos, voir La Muséologie selon Georges-Henri Rivière, collectif, Dunod (Bordas), 1989, et notamment De VARINE Hugues, “La participation de la population. Principes”, pp. 312-315.
    4. Observatoire numérique de Nouvelle-Calédonie, “Faits et chiffres : internet fixe en Nouvelle-Calédonie”, janvier 2014.
    5. Chiffre constaté en juillet 2015.
    6. ABADIE-LABORDE Charlotte, Musée Jeanne d’Albret, intervention aux Rencontres numériques le 7 octobre 2014.
    7. Chiffre constaté en juillet 2015.
    8. RICHARD Olivier et BARRETT Sarah, « Les Médiateurs scientifiques en Europe : une diversité de pratique ; une communauté de besoin. » La Lettre de l’OCIM, n°135 mai-juin 2012, p. 5-12, cité dans CHAUMIER Serge, MAIRESSE François, La médiation culturelle, Armand Colin, Paris, 2013.
    9. À propos de l’ouverture de la médiation culturelle aux outils numériques, voir CHAUMIER Serge, MAIRESSE François, La médiation culturelle, Armand Colin, Paris, 2013, pp. 135 et 138-140.
    10. Comme l’illustre sur Twitter l’activité d’Olivier Gabet, directeur général des Arts Décoratifs, de Philippe Bélaval, président du Centre des Monuments nationaux ou encore de Catherine Pégard, présidente du Château de Versailles.
    11. GUILLEMANT Julie, Musées d’Angers, intervention aux Rencontres numériques le 7 octobre 2014.

     

  • Une archéologie des premiers sites web de musées en France

    Une archéologie des premiers sites web de musées en France

    Voici un article écrit avec Omer Pesquer, initialement paru dans le numéro 4 de la revue Nichons-nous dans l’internet à l’automne 2015, sous le titre “Les musées à la pointe des NTIC”.

    En juillet 1995, quelques mois après l’arrivée des modems 28.8 Kbps en France, le site du musée du Louvre est inauguré. Contrairement au cliché qui les décrit comme systématiquement en retard sur les avancées technologiques, les institutions culturelles françaises s’emparent très rapidement de cet outil. Dans la seconde partie des années 1990, le Web connaît d’importantes améliorations techniques qui vont permettre son développement et sa diffusion auprès d’un public de plus en plus conséquent. L’évolution des sites web de musées va suivre et accompagner les débuts d’Internet à mesure que le HTML se complexifie, que la vitesse de chargement augmente et que le prix de connexion baisse.

    Pourtant, l’adoption du Web au sein des institutions culturelles ne se fait pas sans heurt : à quel service doit-on confier ce nouvel outil ? Comment il doit être alimenté ? Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que, dès ses premières années dans les musées, le Web, par essence transversal, relève tout autant de la communication institutionnelle que du service aux visiteurs et bientôt même, de la médiation culturelle.

    À la pointe des NTIC

    Avant l’arrivée du Web, les ordinateurs, présents dans les musées depuis le début des années 1980, sont parfois utilisés comme des bases de données locales. Ainsi en 1989, le Musée Dauphinois à Grenoble, installe des postes en accès libre à l’occasion de l’exposition « Quelle mémoire pour demain ? ». Les visiteurs peuvent y consulter une base de données iconographiques en relation avec l’expo. Outre les ordinateurs personnels, les Nouvelles technologies de l’information et la communication (NTIC) rassemblent de nombreux outils, qu’il s’agisse des bornes interactives, du vidéodisque ou encore du Minitel. Dans les années 1990 d’ailleurs, les musées se déploient sur la boîte marron – à l’époque fleuron de l’industrie française des télécoms – avec notamment 3615 Picasso ou 3615 Louvre. La base Joconde, catalogue collectif du patrimoine national, mis en place la Direction des musées de France en 1975, est accessible sur Minitel dès 1992, puis sur le Web à partir de 1995 (1). Déjà à l’époque, elle se veut plus qu’une simple base de photographies et donne accès à notices détaillées. Le nombre d’objets disposant d’une notice numérique ira croissant au fil des années jusqu’à l’exhaustivité.

    Plus visuels que les bases de données consultables sur Minitel, plus puissants que les sites web de l’époque, les cédéroms donnent aux visiteurs un accès à des contenus éditorialisés, consultables sur leurs propres ordinateurs. C’est pour conquérir un public plus vaste que les musées se tournent vers ce support, si bien que « la France est le leader incontesté des producteurs de cédéroms de la Francophonie » (2). En 1994, le musée du Louvre se lance avec Montparnasse Multimedia (3) pour Le Louvre, peinture et palais. D’autres suivront, qu’ils soient généralistes comme le musée d’Orsay (1996), ou thématiques comme Arman, collectionneur d’Art (1996) et Angkor Cité royale (1997), deux coproductions de la RMN. En 2001, dans son ouvrage Le musée virtuel, le muséologue et philosophe Bernard Deloche s’engage : « Le CD-ROM n’a pas pour tâche de décrire le musée (…) mais de le remplacer. » La promesse est ambitieuse : il ne s’agit pas pour ces outils de paraphraser leur équivalent physique, mais véritablement d’en proposer une alternative. Certains, comme celui musée d’Orsay, proposent des photos panoramiques qui fondent les prémices du Google Art Project : « La technologie Quick Time VR pour vous permettre d’arpenter les salles du musée… comme si vous y étiez. » (4).

    Il y a bientôt 20 ans qu’on peut visiter un musée dans un environnement 3D qui reconstitue le bâtiment, un usage qui s’imposera sous la forme des visites virtuelles, comme celle proposée par le Musée du Louvre en 2000.

    Les premiers sites web de musée sont accueillis avec une certaine défiance par les agents des musées. Mais pourquoi devrait-on favoriser ce support plutôt qu’un autre. Cette interrogation est plus large et concerne l’ensemble du pays : avant 1997, le nombre de foyers français connectés à Internet reste inférieur à 100 000, contre 7,6 millions de terminaux permettant de consulter le Minitel ou autres services télématiques. En septembre 1997, le premier ministre Lionel Jospin réclame pourtant une « migration du Minitel vers Internet » (5). Paradoxalement, les musées sont donc à la fois à la pointe de l’adoption de ces outils mais en interne, les avis sont partagés sur l’usage du Web et ses applications potentielles. « Après tout, n’a-t-on pas déjà identifié la vraie nature de ces millions d’adeptes de la souris : on dit d’eux qu’ils sont des net-surfers, entendant par là que ce sont pas des gens qui vont au fond des choses… », conclut Paul Carpentier, alors directeur de l’accès aux collections et à l’information au Musée canadien des Civilisations, en octobre 1996 lors d’un colloque franco-québécois à Montréal (6).

    Bienvenue dans le World Wide Web

    En 1996, la page d’accueil du ministère de la culture est parfaitement symbolique des débuts du Web de la culture et du Web, tout court. Un menu clairement découpé dans un tableau, une animation en .gif du logo de l’institution (qui, à sa conception, n’a pas été pensé pour se mouvoir), un motif qui se répète à l’infini en image de fond, les liens cliquables en typo Times gras, bleue et soulignée, les badges des prix reçus. En ligne depuis 1er juillet 1994, le site du ministère est le point central du Web culturel français. Il héberge de nombreux autres sites dont ceux du Musée du Louvre, du Musée national des Arts et Traditions populaires (ancêtre du MuCEM) ou du Musée Goupil à Bordeaux. Il propose également un guide de l’Internet culturel permettant de trouver des ressources. Cybermusée ou musée cybernétique sont parfois utilisés pour décrire les extensions en ligne des institutions culturelles. Au milieu des années 1990, le site du Ministère intègre ainsi une cybergalerie, dont le but est de présenter des expositions uniquement visibles en ligne. Expérience qui tournera court, puisque l’espace ne proposera que deux expositions, dont l’une est une création multimédia de Jean-Michel Jarre s’appuyant sur des plug-ins spécifiques.

    À la fin des années 1990, la bataille des navigateurs fait rage entre Internet Explorer et Netscape, et nombreux sont les sites web à suggérer l’un ou l’autre de ces acteurs à leurs visiteurs. Les liens URL permettant de télécharger les deux navigateurs sont intégrés. Au-delà de choix purement technologique, l’expérience proposés au visiteur est déjà centrale. En avril 1998, les actes du colloque « Dispositifs et médiation des savoirs » indiquent : « Ce qui est en train de se jouer, c’est le passage d’une conception de la connaissance comme contenus à une autre, qui la voit comme l’expérience faite d’environnements aménagés, de dispositifs. » (7). En ligne, l’expérience souhaitée est toutefois encore fortement contrainte par l’avancement des technologies et par leur démocratisation. Limiter le temps de chargement est ainsi un enjeu primordial, car le temps de connexion est précieux. C’est pourquoi les sites se doivent d’être efficaces et légers. Souvent, le graphisme et l’ergonomie s’en ressentent, mais certains sites s’en sortent très honnêtement, comme le site du musée Rodin en 1996, par exemple.

    Aujourd’hui, en terme de visites, le Web prend le pas sur les visites in situ dans certaines grandes institutions à la portée internationale, comme le Metropolitan Museum de New York ou le British Museum de Londres. Compter les visiteurs a toujours été une mission des musées, et Internet n’y échappe pas. Les sites de musées ne font pas exception et présentent les compteurs de visite traditionnels du Web vernaculaire des années 1990, comme pouvaient le voir en 1996 les visiteurs du site du Carré d’Art de Nîmes.

    Le casse-tête de l’organigramme

    À ses débuts, le Web dans les musées est une affaire technique avant tout. Lorsque les musées commencent à s’intéresser à Internet et envisagent d’avoir leurs propres sites, c’est souvent un technicien du service informatique s’en charge. Lorsque la question du contenu éditorial émerge, ils se tournent ensuite vers les métiers de la communication, de la production voire des publics. Mais à l’époque, Internet est encore majoritairement utilisé par ceux qui le conçoivent : des ingénieurs et des chercheurs, familiers avec l’informatique et le jargon technique, qu’ils n’hésitent pas à réutiliser. La page d’accueil du musée du Louvre en 1997 parle ainsi de « serveur », et celui du Muséum national d’Histoire naturelle précise même « serveur WWW ».

    La plupart des musées, relevant directement du ministère de la culture ou de collectivités territoriales, restent largement tributaires de leur tutelle pour l’accès aux réseaux, la maintenance et l’entretien des équipements, ce qui ne facilite pas toujours la souplesse. Seuls les grands établissements publics, comme Versailles ou le Centre Pompidou, sont autonomes quant à leurs installations hardware comme software, compte-tenu de leur statut juridique. En revanche, depuis à l’arrivée des CMS (Content management system), même les plus petites structures sont autonomes sur l’administration de leurs contenus éditoriaux.

    Et les visiteurs dans tout cela ?

    Dès leurs débuts, les sites de musées ont plusieurs fonctions : vitrine institutionnelle des établissements, ils sont aussi des outils d’information et ouvrent sur la médiation culturelle. En 1997, le ministère de la culture demande à chacun d’indiquer leur « nom dans la vie réelle » dans un formulaire donnant la parole aux visiteurs. Figure notable des musées, le Livre d’Or est aussi un incontournable du Web vernaculaire des années 1990. A la sortie d’une exposition, le cahier, souvent laissé proche de la sortie, permet aux visiteurs d’inscrire un avis, poser une question, exprimer un regret ou encore de dessiner un zizi. C’est donc naturel pour les institutions patrimoniales de reproduire cette habitude en ligne. La possibilité pour n’importe quel utilisateur de contacter un musée directement, rapidement et sans autre intermédiaire que la machine constitue déjà une évolution remarquable dans la relation entre les publics et l’institution, la rendant plus immédiate, plus proche. Aujourd’hui, elle trouve son prolongement dans la présence et la réactivité des musées sur les réseaux sociaux, face à des visiteurs qui ont intégré ces outils dans leurs pratiques numériques quotidiennes.

    Mais recueillir un commentaire n’est possible qu’une fois la visite effectuée. Aussi, pour l’organiser, les sites deviennent également des supports de la diffusion d’informations pratiques. Un plan permettant de se repérer dans le vaste Hôtel des Invalides est par exemple disponible dès 1998 sur le site du Musée de l’Armée (8). En rendant l’exploration des collections ludique et plus vivante qu’une simple consultation de notices, les musées ouvrent la voie vers des dispositifs de médiation en ligne associant davantage les publics. Et l’utilisation ne s’est pas démentie, puisqu’en 2012, 35 % des Français déclarent avoir utilisé Internet pour la préparation d’une visite au musée (9), et ce chiffre risque fort de continuer à croître avec les usages mobiles.

    Les musées n’ont pas attendu l’arrivée des géants du numérique pour proposer des dispositifs innovants qui complètent et prolongent la visite.

    Accès à distance aux bases de données, livre d’or électronique ou visite virtuelle dans un univers en 3D existaient dès le milieu des années 1990. Globalement, tout est déjà là : le site web comme outil de communication institutionnelle et comme support de diffusion des informations pratiques, mais aussi les prémices d’une médiation culturelle participative à travers l’appropriation des bases de données. Ces vingt dernières années, les sites des musées se sont développés dans le prolongement de ces actions. Incontestablement, ce qui a changé, c’est l’amélioration technique en terme de chargement et de contenus, la généralisation de ces dispositifs à tous les budgets et le développement de la médiation sur le  Web, tels que parcours thématiques, expositions en ligne ou ressources à télécharger pour approfondir sa visite.

    Alors que le numérique se diffuse dans tous les secteurs de la vie quotidienne et du travail, les musées ne cessent de changer. L’expérience montre que ce changement se fera selon deux temporalités : d’un côté, le temps de l’institution, lent, qui repose sur les évolutions dans les pratiques des agents de musées eux-mêmes et leur validation par les circuits hiérarchiques. De l’autre, le temps de l’audace et de la prise de risque qui, comme on l’a vu, ne manque pas dans les établissements patrimoniaux, véritables laboratoires d’innovations techniques et sociales. Restez connectés, les sites sont en construction…

    Pour aller plus loin, découvrez une sélection de capture d’écran des sites de musées dans les années 1990 sur la page Facebook d’Omer Pesquer.

    Captures d'écran des sites de musées dans les années 1990 sur la page Facebook d'Omer Pesquer
    Captures d’écran des sites de musées dans les années 1990 sur la page Facebook d’Omer Pesquer
    1. Chronologie de la base Joconde sur le site du Ministère de la Culture et de la Communication.
    2. BAILLARGEON Stéphane, « Vers le cybermusée » , Le Devoir, 18 septembre 1999.
    3. Montparnasse Multimédia, une PME, réalisera de nombreuses productions pour la culture jusqu’à sa disparition en 2002. Le cédérom « Le Louvre, peinture et palais » restera son produit phare.
    4. DESALLE Philippe, « Le musée d’Orsay, visite virtuelle sur CD-ROM », Libération, 6 mars 1996.
    5. L’Usine Nouvelle, « Passer du Minitel à Internet, pas si facile ! », L’Usine Nouvelle, 4 septembre 1997
    6. Actes du colloque « La société et le musée, l’une change, l’autre aussi ». Montréal, Musée de Pointe-à-Callière, octobre 1996.
    7. VOL Alexandra, « Tisser des trames de pertinence entre musées, nouvelles technologies et publics », in : Publics et Musées. N°13, 1998. pp. 67-87.
    8. Pour la petite histoire, le Musée de l’Armée ne relève pas du Ministère de la Culture mais de celui de la Défense.
    9. Étude du CREDOC commandée par le Ministère de la Culture et de la Communication, juin 2012 (mise à jour en 2014).

     

  • Elle est pas belle mon étude ?

    Elle est pas belle mon étude ?

    De temps à autre émergent des études réalisées par des agences digitales sur les pratiques en ligne des musées. Ces analyses permettent à leurs auteurs de mettre en avant leurs compétences auprès de potentiels clients et de valoriser leur polyvalence auprès des actuels. Réalisées avec des outils du marketing, elles révèlent souvent une absence de connaissance du contexte — le saviez-vous ? Une institution publique ne se gère pas comme une entreprise, toutes n’ont pas les mêmes moyens financiers et humains, et toutes n’ont certainement pas les moyens des grands groupes. Une fois n’est pas coutume, je me permets un petit billet d’humeur sur cette pratique, vous me pardonnerez donc la relative légèreté du ton que j’adopte.

    Je ne peux m’empêcher d’associer la multiplication récente de ces analyses à la visibilité de la #MuseumWeek. Avec l’importante couverture média dont l’opération a bénéficié en 2014 et encore plus cette année, ces agences doivent se dire : “Chouette, un nouveau marché à conquérir ! Les musées sont des dinosaures sur le web, ils ne savent sans doute pas comment s’y prendre, on va leur apprendre.” Noyées sous des avalanches de chiffres, pas toujours mis en relation de manière pertinente, ces études aboutissent même parfois à des absurdités : l’une des plus récentes annonçait que le Musée d’Orsay et le Grand Palais n’avaient aucune stratégie numérique. J’imagine d’ici la réaction de mes confrères et consœurs.

    You Know Nothing Jon SnowAlors, chers ami.e.s d’agences, que vous soyez fraîchement diplômé.e.s d’un MBA ou que vous soyez des business developers aguerri.e.s et rompu.e.s au digital (#aveclesdoigts), vous souhaitez vous adresser à un marché en plein essors ? Voici quelques conseils :

    Sachez d’abord que les GLAMs (Galleries, Libraries, Archives & Museums) bénéficient d’une longueur d’avance sur les grandes entreprises pour lesquelles vous avez l’habitude de travailler : nous n’avons pas besoin de trouver des contenus à haute valeur ajoutée ou de définir l’ADN de nos marques. Nous les avons déjà : ce sont nos collections et le service public. Le patrimoine national dont nous avons la garde offre des occasions idéales pour mettre en place des dispositifs innovants, reposant sur la complicité avec le public. Des exemples ? #Jourdefermeture, #MuseumSelfie ou encore, justement, la #MuseumWeek.

    Perhaps I Made a Terrible MistakeEnsuite, ne nous prenez pas pour des buses : certains d’entre nous animions déjà des comptes Twitter à 5 chiffres quand vous étiez encore à l’école (de commerce) et le pire c’est que certain.e.s ont justement fait des études de commerce, de marketing, de sciences sociales, et connaissent les outils que vous utilisez. Ne croyez pas que vous allez nous apprendre la vie avec la méthode agile : certes, un musée n’est pas aussi souple qu’une start-up ; certes, dans les gros établissements, les multiples niveaux de validation ralentissent parfois la prise de décision. Mais soyez sûrs que nous travaillons à développer la culture numérique de nos hiérarchies comme de nos collègues, avec des réseaux comme Muzeonum ou des groupes de travail comme la #CMMin, et ce depuis au moins 5 ans. D’un point de vue “métier”, les musées n’ont pas à rougir de leur politique en ligne : la preuve, Twitter est venu nous chercher pour créer la #MuseumWeek, constatant la maturité et la créativité de nos actions.

    More wineOne last thing : pour la prochaine étude, prenez le temps de consulter l’activité en ligne des établissements que vous visez, en dépassant le simple relevé de chiffres et d’interactions. Étudiez le long terme, pas la dernière grosse opération. Cherchez les gens qui animent les comptes que vous citez (il y a souvent des CM derrière… Étonnant, non ?), regardez ce qu’ils postent et comment ils interagissent entre eux.

    Allez, sans rancune.

    Valar Morghulis

  • Ceci n’est pas une histoire du participatif au musée

    Ceci n’est pas une histoire du participatif au musée

    Voici un texte sur lequel j’ai travaillé à l’occasion de ma participation au colloque-événement Participa(c)tion au MAC/VAL en décembre 2013, qui n’a finalement pas été utilisé par le musée. Il s’agit d’une tentative de replacer les enjeux de la participation des publics dans une continuité historique. Je le reproduis ici dans son intégralité, avec les précautions d’usages : malgré mes efforts dans la préparation de ce texte, je ne suis ni historien, ni chercheur en sciences sociales, mais un simple professionnel qui réfléchit à sa pratique.

    Il est d’usage de dire que les “nouvelles” technologies et les pratiques qui y sont associées introduisent un changement de paradigme dans la relation entre visiteurs et institutions culturelles : s’il est vrai que les réseaux sociaux et l’ensemble des dispositifs numériques permettent un niveau d’interaction jamais atteint entre musées et visiteurs, la participation de ces derniers n’est pas apparue avec le bouton “J’aime” de Facebook et elle ne s’y limite pas. Comment associer les publics pour leur offrir une visite enrichissante ? Comment leur permettre de découvrir et de s’approprier la diversité des collections ? Les questions entourant l’engagement des visiteurs ont émergées bien avant les années 2000 et s’inscrivent dans une évolution marquée par des initiatives politiques, des choix stratégiques autant que des avancées technologiques. Sans ambition scientifique, on se propose d’en retracer les principales étapes et d’en observer les conséquences pour l’institution et les publics.

    Des collections privées aux expositions publiques

    Si les premières collections assemblées par les princes et les marchands européens au début du XVII°s préfigurent l’apparition des musées, ces galeries restent longtemps réservées aux élites intellectuelles et commerçantes. Tout autre public, qu’on n’appelle pas encore “grand”, en est exclu. De riches collectionneurs, peu nombreux, partagent leurs collections composées d’art religieux dans un entre-soi qui verra émerger la notion d’exposition. On ne peut donc pas encore parler de public, mais la participation est là : ceux qui exposent sont les mêmes que ceux qui visitent.

    À la fin du XVIII°s et au début du XIX°s, les révolutions politiques et sociales en Amérique du Nord et en Europe sont à l’origine d’une première étape de démocratisation des musées, qui deviennent symboles de la grandeur d’une nation et se doivent d’être au service du peuple. Les artistes et les étudiants bénéficient d’abord de cette ouverture puis, progressivement, la visite devient accessible à tous. Dès les prémices de ce qui deviendra l’institution muséale, trois enjeux relatifs à l’accès aux collections apparaissent. Le premier est d’ordre géographique : le visiteur n’a accès qu’aux musées dans lesquels il se déplace. Le suivant est économique : bien que les collections ne soient plus privées, il reste un droit d’entrée à régler. Aujourd’hui encore, malgré des grilles tarifaires avantageuses, une sortie familiale au musée s’accompagne de dépenses. Dernier enjeux : comment rendre le musée accessible à l’ensemble des visiteurs, issus de cultures et de classes sociales diverses, tout en garantissant la cohérence et la pertinence scientifique du propos ?

    D’un objet à un autre, d’un visiteur à un autre

    Au début des années 1970, l’idée d’un patrimoine lié à une communauté et à un territoire émerge : c’est l’apparition de l’écomusée, qui associe les habitants de la région à tous les niveaux de décision et de production. Les premiers naissent dans les parcs naturels (Ouessant, Marquèze), puis leurs thématiques se diversifient : certains sont consacrés à la technique (le chemin de fer à Mulhouse), d’autres aux cultures urbaines (Fresnes). Ils se multiplient et, dans les années 1990, on recense plus de 250 écomusées et musées de société en France. Parallèlement, au début des années 1980, le Mouvement international pour une nouvelle muséologie (MINOM) fait son apparition. Se plaçant dans le prolongement de l’écomusée, ses partisans soutiennent le rôle social voire environnemental du musée et aspirent au développement de la pluridisciplinarité. Ils souhaitent inventer de nouvelles manières d’entrer en interaction avec les publics, en s’inspirant notamment de ce qui est fait dans les musées de science : une médiation ludique, qui associe le visiteur à la manipulation de machines lui permettant de comprendre les concepts exposés (Palais de la Découverte, 1937).

    Ces deux modèles rompent avec les codes du musée d’art classique : ils ne s’intéressent plus seulement aux beaux-arts, mais aussi aux arts populaires, et misent sur l’interdisciplinarité plutôt que sur la spécialisation. Les publics, associés à la création des exposition, deviennent acteurs – certains vont jusqu’à dire auteurs – du musée. Avec ce changement progressif d’objet apparaissent des impératifs pédagogiques : comment susciter la curiosité des visiteurs ? Comment articuler et présenter un discours pour que la visite sont instructive ?

    Vers la pédagogie

    Dans les années 1980, les ordinateurs arrivent dans les institutions publiques. Dans la continuité des manips, les bornes interactives font ainsi leur apparition. Elles permettent aux publics d’explorer les documents relatifs aux collections (Musée d’Orsay, 1986) ou d’apprendre de manière ludique (Cité des Sciences, 1986). Parallèlement, la numérisation des bases de données des collections permet aux conservateurs de structurer davantage l’information. D’abord accessible aux agents du musée avec la création de réseaux internes, ces bases deviennent consultables de l’extérieur avec l’arrivée d’internet. En permettant la consultation des notices d’œuvres, ces dispositifs – sites internet (Louvre, 1995) et CD-Rom (Versailles, 1996) – mettent à la disposition des visiteurs des connaissances qui, jusque là, étaient réservées aux personnels des musées.

    Un bouton “Publier”…

    Apparus au début des années 2000, les sites qui constituent ce qu’on a appelé le web 2.0 permettent aux utilisateurs de produire facilement leurs propres contenus (textes, photos, sons, vidéos) et de les publier rapidement sur le web, pour les partager avec leur communauté. Spontanément, beaucoup de visiteurs se photographient devant les œuvres à l’aide de leur smartphone, et partagent ces photos avec leurs proches. Certains racontent leur visite en direct à l’aide de Twitter et d’autres, sur leur blog une fois rentrés chez eux. Ces pratiques, qui dépassent le simple témoignage, participent à l’appropriation des collections par les publics (voir les travaux d’André Gunthert et ceux de Bernard Stiegler). En investissant les plateformes plébiscitées par les visiteurs, les institutions culturelles continuent d’explorer de nouvelles manières d’interagir avec leurs publics.

    Une nouvelle fonction se crée : le community management – ou administration de communauté en ligne -, qui est une interface entre le musée et ses visiteurs. Porteur de la voix de l’institution auprès des publics, le community manager se fait l’écho de la programmation du musée, en s’adaptant parfois aux codes propres à internet. Mais son rôle est également de transmettre la parole des publics au sein de l’institution, complétant alors le travail effectué par les autres agents en contact direct avec les visiteurs. Dépassant la transmission d’un discours entourant les objets, il fait également émerger une nouvelle forme de médiation socio-technique mettant en relation à la fois les visiteurs et les objets, les visiteurs et le personnel du musée, les visiteurs entre eux.

    … et un champ de recherche

    Si les musées ne peuvent exposer l’intégralité de leurs collections en permanence, ils peuvent offrir l’accès aux savoirs qui les entourent. Le site internet du musée du quai Branly propose, depuis l’ouverture en 2006, l’intégralité des bases de données de ses collections : plus de 300 000 notices pour les objets, auxquelles s’ajoutent les ressources de l’iconothèque, de la médiathèque, des archives et de la documentation. Plus récemment, plusieurs grands musées européens (Centre Pompidou, Rijksmuseum) ont choisi de mettre les bases de données au cœur des refontes de leurs sites. Sur le modèle des moteurs de recherche, l’investigabilité – la possibilité d’effectuer des recherches dans une base de données – s’est rendue indispensable pour les visiteurs.

    Progressivement, les sites de musées passent de sites vitrines, valorisant la programmation et les informations pratiques, à des sites de contenu, mettant en avant la richesse de collections et les informations qui y sont liées. De nouvelles problématiques apparaissent, tant techniques et éditoriales que stratégiques : comment offrir aux visiteurs la meilleure expérience utilisateur ? Ergonomie et design d’interface, efficacité de l’indexation posent de nouvelles questions – dont la réponse est parfois du côté des visiteurs, comme le montrent les exemples d’indexation collaborative. S’ils ne remplacent pas la visite physique du musée – dont l’expérience s’enrichit de l’architecture du bâtiment, de la scénographie et surtout de la confrontation physique avec les œuvres – ces modules d’exploration, sur les sites des musées ou externalisés (comme le Google Art Project) permettent “d’amener les collections” aux visiteurs en ligne.

    Quelle participation pour demain ?

    À travers son site internet, sa présence sur les réseaux sociaux et, éventuellement, ses applications mobiles, le musée contemporain prolonge le projet de l’écomusée, que ses fondateurs décrivaient comme “éclaté”, parce que pluridisciplinaire et délocalisé. En permettant la circulation gratuite et dématérialisée des informations entourant les collections, le numérique abolit les distances et permet de répondre, au moins en partie, aux contraintes géographiques et économiques évoquées plus haut. Le bâtiment-musée s’autonomise, tandis que ses avatars en ligne prolongent et complètent l’offre de médiation et d’information. Alors qu’ils offrent l’opportunité de construire un véritable musée hors les murs, les outils numériques révèlent plus que jamais l’hétérogénéité des publics. Qu’est-ce que réunit les visiteurs qui prennent plaisir à partager, en ligne, des photos de leur visite et ceux qui partagent leur mécontentement face à une visite qui leur est imposée ? Experts ou novices, curieux ou blasés, investis ou indifférents : le défi demeure pour le musée de réussir à échanger avec tous ses publics. Heureusement, il n’a jamais eu autant de moyens à sa disposition pour y parvenir.

    Merci à l’indispensable chronologie du numérique dans les musées, par Omer Pesquer, l’article de “Petite chronologie du numérique dans les musées” de Florence Belaën sur le C/Blog (qui semble avoir disparu), ainsi qu’à la complicité de Noémie Couillard et de Fred Pailler.