Category: numérique

  • 2021 dans le retro

    2021 dans le retro

    Comme l’an dernier, je m’essaie à l’exercice du bilan – majoritairement professionnel, mais pas que – de l’année qui s’achève. 

    Deux charges d’enseignement et diverses interventions

    Entre janvier et avril 2021, je suis intervenu dans deux formations : auprès des L1 Info-com de Paris 8 autour des bases de la muséologie et de la médiation culturelle et scientifique, et auprès des M1 Intelligence économique/Communication des organisations de l’IAE de Poitiers sur le planning stratégique et les tendances de la communication en ligne. Compte-tenu du contexte sanitaire, la majorité des cours ont eu lieu en distanciel, avec un retour en présentiel ou en format hybride au tout début du printemps. Je ne reviendrai pas sur la complexité à mener ce type de cours, car d’autres l’ont fait mieux que moi, mais je retiens de cette période la motivation et l’enthousiaste des étudiant⋅es qui sont souvent resté⋅es investi⋅es jusqu’à la fin. J’ai notamment eu beaucoup de plaisir à construire mon cours de L1, un exercice de pédagogie assez nouveau pour moi, qui ai pris l’habitude de travailler avec des masters, après avoir débuté l’enseignement avec des premières années de BTS en 2011.

    En septembre, je suis retourné à Poitiers pour deux séances autour de la vie en agence, et du coaching des étudiant⋅es sur un projet professionnel qui les occupe une bonne partie de l’année. C’est toujours une expérience stimulante. Ces derniers jours, je suis intervenu dans un jury de master à Sciences Po, dans un séminaire de master à Lille et, la semaine prochaine, je parlerai à l’ICART du rôle social des musées à travers l’exemple des parcours et thématiques queer/LGBT.

    Merci à Marion Coville de Poitiers et Morgan Corriou de Paris 8 pour leur confiance réitérée, ainsi qu’aux autres contacts professionnels qui me sollicitent ponctuellement.

    Reportages et interviews pour le Programme Société numérique

    Comme l’an dernier, j’ai continué à collaborer avec les chercheurs François Huguet, Clément Mabi et Emmanuel Vergès sur une série de reportages et d’interviews autour des conférences NEC, Numérique en commun(s) pour le compte du programme Société numérique de l’ANCT (Agence nationale de la cohésion des territoires). L’équipe s’est étoffée avec l’arrivée de la journaliste Claire Richard, de la designer Zoé Aegerter et de la chercheuse indépendante Yaël Benayoun. Nous avons remporté un marché public dans le cadre d’un groupement d’indépendant⋅es, ce qui nous permet de prolonger le travail engagé en 2020.

    Au premier semestre, j’ai couvert deux rencontres, l’une en ligne et l’autre à Montpellier. Depuis la mi-novembre, je me suis rendu à Saint-Denis de la Réunion et à Annecy en Haute-Savoie, et j’irai bientôt à Maubeuge, dans les Hauts-de-France, pour suivre d’autres NEC.

    Les premiers carnets, relatifs aux événements de 2020, sont consultables en ligne : Bordeaux, Hauts-de-France, Occitanie et Atlantique. J’y ai interrogé des professionnel⋅les et associatif⋅ves autour des enjeux de la médiation et de l’inclusion numériques, et j’y propose des articles de formats variés : reportages, articles de synthèse, entretiens croisés ou interviews individuelles.

    Formation d’enseignant de yoga

    Eh oui ! C’est la nouveauté de l’année : j’ai suivi une formation de prof de yoga en ligne. Je pratique le yoga depuis 2011, principalement dans le studio Ashtanga Yoga Paris. Après quelques années d’hésitation, une pratique assidue pendant le premier confinement m’a convaincu de me lancer dans une formation d’enseignant.

    Malheureusement, entre un nouvel épisode de Covid en avril et mes engagements professionnels rémunérateurs, je ne suis pas parvenu à consacrer autant de temps que je le souhaitais à cette formation et je me hâte de finaliser mes devoirs avant le 31/12 pour pouvoir obtenir mon certificat. Néanmoins, j’ai commencé à enseigner avec un petit groupe d’élèves, des proches qui ont accepté d’être mes cobayes et qui ont profité de mes premiers cours. Je les remercie, ainsi que mes profs, ancien⋅nes et actuel⋅les, pour leur soutien dans ce projet.

    Rôle social des musées

    Toute l’année, j’ai profité de mes déplacements professionnels et personnels pour visiter plusieurs musées, parmi lesquels le Museon Arlaten, le Rijksmuseum et l’Amsterdam Museum, le Musée de Villèle et Stella Matutina à la Réunion. Je continue ma veille sur le rôle social des musées et je m’intéresse principalement à la manière dont les musées d’arts et les musées de société abordent l’héritage colonial et présentent l’histoire de leurs collections. En 2022, j’envisage de prolonger ce travail et de le formaliser, au-delà de mes cours.

    Et demain ?

    Mi-janvier, je reprendrai les cours à Poitiers puis à Paris 8, où je donnerai également un atelier professionnel en L2. J’aurai ainsi le plaisir de retrouver mes L1 de l’an dernier pour approfondir la production de dispositifs de médiation culturelle et scientifique sur des supports numériques. Sur l’année, j’ai encore cinq autres conférences NEC à couvrir un peu partout dans l’Hexagone. Si tout se passe bien, je mettrai en place une activité de prof de yoga même si je ne sais pas encore dans quel cadre et à quel rythme. J’ai également d’autres projets d’écriture, autour d’objets de la culture et des industries culturelles, que j’espère pouvoir développer en 2022, sans parler du retour du podcast La Bascule que Charles Roncier et moi préparons ces derniers mois.

    Pas plus que l’an dernier (peut-être même encore moins), je ne me sens journaliste. Certain⋅es de mes proches ont commencé à me qualifier de chercheur indépendant, ce qui me gêne énormément car je le suis encore moins. Journaliste, j’en ai au moins le diplôme (bout de papier reçu du CELSA cet été !), mais chercheur, je n’en ai même pas la formation. Comme l’an dernier, je réitère mon positionnement professionnel : je travaille – c’est-à-dire que je lis, j’écris et j’enseigne – sur les musées, le numérique, les luttes queer/LGBT, et parfois leurs croisements. Cette année, j’ai affiné ces thématiques en approfondissant mon travail sur le rôle social des musées et sur les enjeux de l’inclusion numérique. Dans les mois qui viennent, je souhaite “muscler” mon discours en lisant encore plus sur ces sujets et en organisant davantage ma pensée. Ce n’est pas une promesse que je vous fais, lecteurs et lectrices, mais plutôt un pense-bête, un fil rouge que je m’attribue.

    L’année 2022 s’annonce complexe, entre la crise sanitaire qui n’en finit pas et l’élection présidentielle qui nous réserve sans doute quelques émotions fortes. Restons mobilisé⋅es, patient⋅es et bienveillant⋅es, car on va en avoir besoin.

  • 2020 dans le rétro

    2020 dans le rétro

    L’année qui s’achève a été tour à tour étrange, incertaine, inquiétante, voire carrément surréaliste. Paradoxalement, ma réorientation professionnelle s’est plutôt bien passée. Elle l’a été parce que tout est possible quand on croit en ses rêves dans notre belle start-up nation j’ai bénéficié du filet de sécurité que constituent les acquis sociaux que les récents gouvernements successifs s’évertuent à détricoter. J’ai également récolté les fruits d’années d’investissement dans un réseau professionnel, dont je n’avais pas imaginé la générosité et la réactivité. Retour sur cette folle année, donc. 

    Résumé des épisodes précédents

    En octobre 2019, je quitte le musée du quai Branly après pas loin de 8 ans de service, et je suis diplômé du master de journalisme du CELSA. En novembre, je rejoins Datagif comme chef de projets. En janvier 2020, les boss de l’agence et moi-même convenons, d’un commun accord, de déclarer ma période d’essai infructueuse. Erreur de casting, malentendu sur les attentes de part et d’autre, on s’est trompés, on se quitte bons amis. À peine le temps de digérer la déception et de m’inscrire à Pôle Emploi que la crise sanitaire commence et, avec elle, le premier confinement. Je profite de l’occasion pour me lancer comme journaliste indépendant, dans un contexte pour le moins difficile, mais l’actualité me donne quelques idées de piges.

    Deux articles publiés dans la presse en ligne

    En mai, je publie Le confinement a mis à l’honneur les métiers du numérique dans les musées dans le Digital Society Forum. L’occasion de mettre l’une de mes vieilles marottes, l’histoire du numérique dans les musées, en perspective avec l’actualité, à l’époque toute récente, du début de la crise sanitaire. Mon passé dans les musées me permets de m’appuyer sur un solide réseaux de professionnel⋅le⋅s : j’interviewe Noémie Couillard (Voix Publics), Claire Séguret (Bnf) et Omer Pesquer (indépendant).

    Merci à Claire Richard pour sa confiance et son accompagnement éditorial bienveillant.

    En juin, mon premier article parait dans Slate : #BlackLivesMatter, l’assourdissant silence des musées français. C’est l’occasion de revenir sur les réactions contrastées des musées au mouvement contre le racisme et les violences policières, suite à l’assassinat de Georges Floyd par des policiers blancs. Cet article me permet de valoriser le travail de femmes, dont certaines racisées, dans une démarche de visibilisation importante à mes yeux : Anne Lafont, historienne de l’art ; Katia Kukawka, conservatrice en cheffe du musée d’Aquitaine, ainsi qu’une community manager anonyme de mon réseau.

    Stratégie éditoriale et community management pour l’Inrap

    En juin, l’Inrap me contacte pour assister l’équipe web sur les Journées européennes de l’archéologie, devenues un événement semi en ligne, semi en présentiel, en raison du contexte sanitaire. Je collabore alors avec Blandine Texier, l’une de mes anciennes étudiantes à Paris 3. J’en profite : rappelez-vous de toujours soigner l’accompagnement de vos étudiant⋅e⋅s et de vos stagiaires. Non seulement elles et ils sont l’avenir de votre profession mais en plus, elles et ils sont vos futur⋅e⋅s collègues. Transmettez-leur vos valeurs, respectez-les même lorsque leurs avis divergent du vôtre, encouragez-les à prendre la parole, soyez constructifs et constructives lorsqu’elles et ils font des bourdes. Et surtout : faites-leur confiance.

    Merci à Omer Pesquer qui a soufflé mon nom à l’Inrap.

    Production et coordination éditoriale du podcast La Bascule

    En octobre, le journaliste scientifique Charles Roncier et moi-même dévoilons notre podcast La Bascule. Nous y donnons la parole aux personnes qui prennent la PrEP, la prophylaxie pré-exposition, qui protège du VIH/sida. Ce projet, dont j’ai déjà parlé ici, a démarré en 2019 quand j’ai convaincu Charles de la pertinence d’un podcast consacré au sujet. Nous produisons la globalité du travail ensemble, avec une grande fluidité et beaucoup de spontanéité dans notre collaboration. Nous sélectionnons les témoignages et réalisons l’écriture générale des épisodes ensemble. Dans le détail, Charles assure les interviews et écrit l’essentiel de ses interventions. Il s’occupe du pré-découpage, du montage et du mixage des épisodes. De mon côté, je coordonne les prises de contact avec les interviewé⋅e⋅s, et je prends en charge la préparation des grilles d’interviews, la recherche des ressources et les publications sur les réseaux sociaux.

    Merci encore Charles de sa confiance.

    Community management pour le colloque #MediaSex2020

    En novembre, j’ai assuré une aide éditoriale et le community management du colloque Médiatiser les sexualités, organisé en ligne par Rennes 2 et Lille 3. Ce projet m’a donné l’opportunité de travailler sur des sujets aussi variés que l’économie des plateformes numériques, les normes de genre dans les industries culturelles ou le traitement journalistique des sexualités. La stimulation intellectuelle de porter le message d’universitaires m’a rappelé le plaisir que j’avais à travailler sur des contenus scientifiques quand j’étais au musée du quai Branly.

    Merci à Florian Vörös et Béatrice Damian-Gaillard pour leur confiance.

    Reportages pour le Programme Société numérique

    Depuis l’été, je réalise une série de reportages dans le cadre d’une mission pour le Programme Société numérique. J’interviewe des acteurs et des actrices de la médiation/inclusion numérique qui participent aux conférences NEC, Numérique en commun(s). Les enjeux du secteur recoupent ceux de la culture : connaître ses publics, évaluer ses actions en ligne et hors ligne, créer des synergies entre les structures. Quand c’était possible, je me suis déplacé à Lens, à Bordeaux et dans la région d’Avignon, mais l’essentiel du travail se fait à présent en ligne et au téléphone. À ce jour, j’ai réalisé une vingtaine d’interviews en mois de 3 mois et, à terme, je vais livrer un total de 7 articles longs, aux formats variés (entretiens croisés, interviews thématiques, reportages, etc). C’est un projet exigeant mais très formateur et, il faut bien le reconnaître, clairement plus rémunérateur que les piges dans la presse.

    Merci à François Huguet qui a pensé à moi pour l’accompagner sur ce projet.

    Et demain ?

    J’ai accepté deux charges de cours qui m’occuperont de janvier à avril 2021. La première me mènera à Poitiers avec des masters de l’IAE, sur le planning stratégique et la communication institutionnelle (merci à Marion Coville d’avoir pensé à moi). La seconde est à Paris 8 avec des L1 Info-Comm, autour des basiques de la médiation culturelle et scientifique (merci à Maxime Cervulle d’avoir glissé mon nom à la responsable de la formation).

    J’ai quelques autres pistes de projet d’ici le printemps 2021 mais rien de signé encore. Bien sûr, Charles et moi allons continuer la Bascule, et nous avons déjà des idées pour les prochaines saisons. À part ça, je n’ai aucune visibilité sur le reste de l’année, qui s’annonce particulièrement rude pour les indépendant⋅e⋅s, compte-tenu du contexte sanitaire, économique et social. Et au mois d’août, j’aurai 40 ans.

    Si l’essentiel de mon travail relève des techniques du journalisme, je ne l’effectue pas pour des entreprises de presse, et c’est pourquoi j’ai toujours du mal à m’identifier comme journaliste. De manière générale, je préfère mettre en avant les sujets sur lesquels je travaille, comme je le fais sur Twitter, plutôt que de revendiquer une profession. Je travaille – c’est-à-dire que je lis, j’écris et j’enseigne – sur les musées, le numérique, les luttes queer/LGBT et leurs croisements.

    Je ne suis pas inquiet, je ne suis pas confiant, je ne suis pas résigné. Nous traversons une époque compliquée, marquée par la destruction de notre modèle social, l’érosion de la confiance dans les institutions et les médias, et un glissement chaque jour confirmé vers l’autoritarisme, réclamé par certain⋅e⋅s. Au milieu de tout cela, je m’efforce de continuer à travailler en portant les valeurs de solidarité, de curiosité intellectuelle et de bienveillance qui sont les miennes. C’est la manière dont je milite, c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour continuer d’avancer dans l’incertitude et l’impermanence.

    Merci aussi à fp, qui continue de me faire profiter de ses conseils avisés.

  • Cinquante ans de pratiques culturelles en France

    Cinquante ans de pratiques culturelles en France

    Cinquante ans de pratiques culturelles en France
    Cinquante ans de pratiques culturelles en France

    L’étude “Cinquante ans de pratiques culturelles en France”, coordonnée par le statisticien Philippe Lombardo et le sociologue Loup Wolff, a été publiée par le Ministère de la Culture le 10 juillet 2020.

    Très attendue car la dernière datait de 2008, cette sixième enquête depuis les années 1970 est ambitieuse (9200 personnes interrogées en 2018). Elle permet de dresser le bilan de cinquante ans de pratiques culturelles en France métropolitaine. Six grandes tendances émergent :

    • Sur la période, la part de la culture dans le quotidien des Français⋅e⋅s n’a cessé de croître, avec une diversification des pratiques. La télévision et la radio, si elles se maintiennent, sont concurrencées par les outils et plateformes numériques, surtout chez les moins de 35 ans.
    • Justement, les pratiques culturelles numériques ont connu une explosion ces dix dernières années, surtout les jeux vidéo. Il me semble dommage que les auteurs ne mettent pas en perspective leurs observations avec l’évolution des technologies numériques (notamment la fibre en fixe et la 4G en mobile), ainsi que celle des plateformes (la plupart des plateformes apparaissent entre la fin des années 2000 et le début des années 2010).
    • Les Français⋅e⋅s fréquentent les lieux culturels avec assiduité et, sur la période, c’est notamment le développement de cette pratique chez les plus de 40 ans qui explique sa large diffusion. Mais les 25-39 ans s’illustrent par leur manque d’intérêt pour le spectacle vivant.
    • Corollaire de l’explosion des pratiques numériques, les pratiques culturelles s’homogénéisent sur le territoire, avec une réduction des écarts. En revanche, la fréquentation des lieux patrimoniaux reste l’apanage des plus diplômé⋅e⋅s (je ne vous ferai pas l’insulte de vous suggérer de relire Bourdieu)
    • La centralité du numérique caractérise les pratiques culturelles des générations les plus récentes : les plus jeunes délaissent la TV et la radio au profit des réseaux sociaux numériques pour s’informer. Ce qui ne les empêchent pas de continuer à fréquenter des lieux culturels.
    • Les personnes nées entre 1945 et 1954 structurent le paysage français par l’intensité de leurs pratiques culturelles. Elles sont plus engagées que les générations d’avant et d’après, laissant craindre un effondrement de certaines pratiques, compte-tenu de leur vieillissement.

    L’enquête complète est disponible sur le site du Ministère. En complément, je vous suggère de consulter également la dernière édition du baromètre du numérique de l’Arcep (chiffres au 30 juin 2019).

  • Le musée à l’ère numérique : ressources

    Le musée à l’ère numérique : ressources

    Entre 2014 et 2018, j’ai fait partie des professionnel⋅le⋅s associé⋅e⋅s au master “Muséologie et nouveaux médias” (devenu depuis “Musées et nouveaux médias, mention Direction de projets ou d’établissements culturels”) de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. J’ai notamment eu en charge le cours “Le musée à l’ère numérique : stratégies, dispositifs et usages”, qui avait pour objet un panorama des usages du numérique fait par les établissements patrimoniaux, en relation avec les pratiques des publics.

    À toute fin utile et, comme on me demande régulièrement des conseils et des ressources sur le sujet, voici la présentation et le plan du cours, une liste de notions et une bibliographie indicative de ma dernière année, 2017-2018. Ces ressources ont vieilli et ne font pas état de projets qui se sont développés depuis (par exemple, des podcasts et des newsletters consacrés l’actualité muséale).

    À propos du cours

    Le cours présente un panorama général des dispositifs numériques dans un contexte culturel et patrimonial : musées et monuments, centres de sciences, centres d’interprétation, autres lieux à vocation culturelle ou patrimoniale.

    Après une introduction permettant de remettre les dispositifs dans un continuum historique, nous établirons une typologie des dispositifs proposés par les établissements, autant que des usages observés chez les publics, sans qu’ils ne soient à l’initiative des institutions – mettant ainsi en valeur les dimensions participatives et/ou collaboratives de certaines pratiques. Cette typologie couvrira les usages du web (sites web, visites en ligne, réseaux sociaux numériques, etc.), les technologies mobiles (audioguides, applications, QR codes, technologie sans contact, tablettes, lunettes, etc.), les dispositifs in situ et immersifs (bornes multitouch, écrans tactiles, scénographie immersive, etc) pour finir par la narration transmedia, les écritures interactives et les dispositifs prospectifs.

    Renonçant à l’ambition d’exhaustivité, futile alors que les étudiant⋅e⋅s ont facilement accès à l’information, le cours présentera une sélection resserrée d’exemples, sélectionnés pour leur pertinence et étudiés en profondeur. Chaque fois que possible, les aspects techniques (conception, réalisation, maintenance au quotidien) et administratifs (commande publique, enjeux budgétaires, etc) seront abordés, pour répondre aux exigences d’un master préparant les étudiant⋅e⋅s en muséologie à rejoindre le secteur professionnel culturel et patrimonial. Enfin, cette typologie sera également envisagée à la lumière d’enjeux sociaux, juridiques et éthiques, permettant aux étudiant⋅e⋅s d’acquérir les bases d’une distance critique sur leur pratique professionnelle à venir.

    L’approche choisie combine une perspective professionnelle, issue de l’expérience acquise sur le terrain, avec une dimension théorique inspirée des sciences humaines et sociales (sociologie et ethnographie, notamment).

    Plan de cours

    Le cours est découpé en 8 séances de 3h, réparties comme suit :

    1. Introduction générale

    Cette séance proposera un aperçu général du cours et des thématiques abordées, à travers un rapide historique des grandes étapes des dispositifs numériques au musée depuis les années 1970, et l’établissement d’une typologie des dispositifs. Le paysage professionnel sera évoqué : principales initiatives issues de la communauté professionnelle, grandes conférences et ressources de référence, en ligne et hors ligne.

    2. Les dispositifs en ligne 1 : le web

    Après une présentation d’internet, du web et des principaux protocoles qui y sont utilisés, cette séance proposera un panorama des sites web de musées, de leurs offres et de leurs usages : informations pratiques, sites vitrines ou sites de contenus, usages mobiles (en prélude à la séance n°5), etc.

    3. Les dispositifs en ligne 2 : les RSN

    Dans cette séance, les étudiant⋅e⋅s se verront proposer une présentation générale des réseaux sociaux numériques. Dans une première partie théorique, plusieurs définitions du terme « réseau social » seront présentées, confrontant notamment approches SHS et marketing. La seconde partie du cours proposera une prise en main pratique, illustrées d’exemples de terrain et accompagnée d’exercices, individuels et en groupe.

    4. Les dispositifs in situ

    Située à mi-parcours, cette séance présentera les dispositifs in situ : bornes multimédias, écrans et tables tactiles ou non, projections images et/ou sonores, etc. Leurs vocations (médiation, information) et leurs articulations avec les dispositifs non numériques seront évoquées.

    5. Les dispositifs mobiles

    Cette séance proposera un panorama des dispositifs mobiles et de leurs usages : audioguides prêtés par les établissements, smartphones personnels, autres objets connectés mobiles (montres et lunettes notamment). Leurs vocations (médiation, information) et leurs articulations avec les dispositifs non numériques seront évoquées. Cette séance sera également l’occasion d’aborder la personnalisation de la visite.

    6. « Nouvelles écritures » et musée comme terrain d’expérimentation

    Cette séance présentera les formes émergentes de narration (transmedia, ludification, webdocumentaire, BD en ligne, etc). Elle sera aussi l’occasion d’évoquer le musée comme terrain d’expérimentation : fablabs, dispositifs participatifs et collaboratifs, mécénat participatif.

    7. Enjeux politiques des dispositifs numériques dans les musées

    Cette dernière séance sera l’occasion de revenir sur l’ensemble du cours à la lumière d’enjeux sociaux, juridiques et éthiques : privacy, stockage et accès aux données, profilage ; questions de genre, de minorités ; rôle social du musée dans un contexte numérique, etc.

    8. Évaluation

    En complément des présentations orales qui auront lieu lors des séances n°2 à n°7 (10 min de présentation, 5 min de questions, 25 % de la note finale), cette évaluation demandera aux étudiant⋅e⋅s de remplir un QCM (25 % de la note) et de rédiger une note d’intention décrivant un dispositif numérique (50 % de la note), à partir d’un sujet choisi entre trois propositions.

    Voici le sujet proposé lors de l’évaluation :

    Création d’un projet numérique

    Vous choisirez un seul sujet parmi les trois, et présenterez votre proposition de la manière qui vous semble le plus adéquate (texte de présentation, schémas de fonctionnement, croquis d’interface, cartels, etc). Il vous appartient de préciser le périmètre de votre intervention (in situ, hors les murs, mobile, etc) et de justifier vos choix.

    Les critères d’évaluation sont les suivants :

    • cohérence et pédagogie. Votre proposition devra notamment être claire et intelligible pour un public non averti.
    • originalité et créativité. Votre proposition devra se démarquer d’éventuels concurrent⋅e⋅s.
    • réalisme et vraisemblance. Le budget est illimité, mais vous en proposerez une estimation, ainsi qu’un calendrier de réalisation de votre projet.

    1. Vous êtes chef⋅fe de projet numérique au Musée de l’Abeille de Bagnères-de-Bigorre. Votre responsable hiérarchique, la directrice des publics, vous charge de proposer une nouvelle expérience de médiation autour de l’accrochage permanent. Le parcours couvre l’histoire de la domestication de l’abeille de l’Antiquité à nos jours, l’exploitation des produits de la ruche et les enjeux sociaux et environnementaux de l’apiculture de nos jours. Votre expérience doit être en place pour accueillir les publics lors des vacances d’été 2018.

    2. Vous êtes chargé⋅e de communication dans l’agence « Hashtag avec les doigts ». Il vous est demandé de proposer à votre client, le musée du Jeu vidéo de Gif-sur-Yvette, une campagne promotionnelle pour l’exposition « Super Mario : mythe, modèle, muse » qui aura lieu de décembre 2018 à mars 2019. Le client vous demande de « surprendre, faire rêver, mais surtout : faire connaître le musée ».

    3. Vous êtes consultant⋅e indépendant⋅e et répondez à un appel d’offre pour la réalisation de dispositifs éducatifs dans l’exposition « Botticelli : un génie à Florence » qui aura lieu au musée des Beaux-Arts de Lyon, au printemps 2019. Le musée souhaite que vous proposiez trois dispositifs, un pour chacune des trois parties : « Florence 1470 : un état de l’art de la Renaissance », « Jeux de pouvoir à la cour des Médicis » et « Thématiques champêtres et nus féminins ». Les publics visés sont les scolaires de 8 à 12 ans, et le cahier des charges précise que les dispositifs doivent être inclusifs.

    Notions abordées

    • musée
    • informatique, audiovisuel, multimédia, numérique, digital
    • internet, web, protocoles
    • réseaux sociaux, réseaux sociaux numériques, médias sociaux
    • privacy, confidentialités des données
    • dispositifs et outils mobiles
    • médiation culturelle et scientifique sur des supports numériques
    • géolocalisation
    • temporalités et personnalisation de la visite
    • dispositifs immersifs et spectaculaires
    • BYOD, DIY, fablabs
    • production participative des contenus (crowdsourcing), financement participatif (crowdfunding)
    • sociabilités, recommandation sociale, personnalisation de la visite
    • 3D, réalité virtuelle (VR), réalité augmentée (AR)

    Bibliographie indicative

    Numérique, numérique au musée

    • Azemard Ghislaine (dir.) « 100 notions pour le crossmédia », Comptoir des Presses d’Universités, 2013.
    • Barney Darin, Coleman Gabriella, Ross Christine, Sterne Jonathan et Tembeck Tamar (dir.) « The Participatory Condition in the Digital Age », University of Minnesota Press, 2016.
    • boyd danah, « It’s Complicated, The Social Lives of Networked Teens », Yale University Press, 2014.
    • Coleman Gabriella, « Coding Freedom », Princeton University Press, 2013.
    • Couillard Noémie, Coville Marion, Schlageter Karin (dir.), « Les coulisses du musée », Revue POLI n°12, 2016.
    • Magis Christophe, Quemener Nelly et Vörös Florian (dir) « Exploitation 2.0 », Revue POLI n°13, 2017.
    • Simon Nina, « The Participatory Museum », auto-édité et en ligne, 2010.
    • Sanderhoff Merete (dir.), « Sharing Is Caring », Statens Museum for Kunst, 2014.
    • Turner Fred, « From Counterculture to Cyberculture », University of Chicago Press, 2006.
    • Turckle Sherry, « Alone Together », Basic Books, 2012.
    • Zittrain Jonathan, « The Future of the Internet », Penguin Books, 2009.

    Muséologie générale, pratiques au musée

    • Chaumier Serge et Mairesse François, « La médiation culturelle », Armand Colin, 2013 (2017).
    • Chaumier Serge, Krebs Anne et Roustant Mélanie, « Visiteurs photographes », La Documentation française, 2013.
    • Gob André et Drouguet Noémie, « La muséologie», Armand Colin, 2014.
    • Merleau-Ponty Claire et Ezrati Jean-Jacques, « L’exposition, théorie et pratique », L’Harmattan, 2006.
    • Merleau-Ponty Claire (dir.) « Documenter les collections de musées. Investigation, inventaire, numérisation et diffusion », La Documentation française, 2014.
    • Poulot Dominique, « Musée et muséologie », La Découverte, collection « Repères », 2005.
    • Tobelem Jean-Michel et Barry (de), Marie-Odile, « Manuel de muséographie », Séguier, option culture, 2003.

    Autres sites et blogs dont la consultation régulière est conseillée

  • Le confinement a mis à l’honneur les métiers du numérique dans les musées

    Le confinement a mis à l’honneur les métiers du numérique dans les musées

    Alors que la crise sanitaire a forcé les établissements patrimoniaux à fermer leurs portes pour une durée indéterminée (très peu ont rouvert depuis le 11 mai), ils regorgent de créativité pour continuer d’exister sur le web. Mais si les musées ont été prompts à diffuser leurs infos, photos et vidéos, c’est que les politiques de numérisation et de valorisation des collections ne datent pas d’hier.

    L’incontournable défi #gettychallenge lancé par le Getty Museum , la minute anthropologique du quai Branly , les fils de tweets à grand renfort de gifs du Musée Saint-Raymond de Toulouse , une visite guidée du Muséum d’histoire naturelle d’Angers dans «  Animal Crossing  » … Dès les premiers jours du confinement, les musées n’ont pas manqué d’inventivité pour assurer leur visibilité sur le web. Tout est bon pour garder le contact avec des publics qui ne peuvent plus visiter les établissements : contenus pédagogiques et humoristiques, décryptages d’œuvres, défis et autres quiz.

    Là où d’autres secteurs ont connu des retards (outils en ligne non fonctionnels, serveurs surchargés, etc.), la culture s’est rapidement adaptée car nombre de musées, d’archives et de bibliothèques disposent de riches collections numérisées et savent les valoriser. La situation actuelle met en évidence le travail de fond effectué toute l’année par les équipes web : alimentation des sites internet, animation des réseaux sociaux et mise à jour des bases de données des collections. Ces tâches, parfois ingrates, sont d’ordinaire éclipsées par de gros projets plus prestigieux mais aussi plus éphémères. À la BnF, la cheffe du service web Claire Séguret est catégorique : « La crise sanitaire repositionne nos métiers aux avant-postes ». Noémie Couillard, chercheuse indépendante, docteure en muséologie et en info-com, confirme: « il est rare d’avoir une telle couverture médiatique sur les sites web de musées, notamment dans la presse nationale. » En temps normal, les projets qui incluent des technologies plus spectaculaires, comme les projections monumentales ou les reconstitutions en réalité virtuelle, ont davantage la faveur des médias. Or, si les musées sont aujourd’hui en mesure de diffuser leurs catalogues d’œuvres numérisées, c’est parce qu’ils ne s’y sont pas mis hier : en France, l’histoire commence il y a près de 50 ans…

    Des bornes interactives en 1986

    Les premières bases de données indexant des collections muséales apparaissent dans les années 1970, dans le cadre de programmes de recherche lancés par le Ministère des Affaires culturelles. L’objectif est alors d’établir un état des lieux informatisés des connaissances sur le patrimoine. En 1975, les collections de peinture des musées français sont rassemblées au sein de la base Joconde. Elle est suivie en 1978 des bases Sigal (qui deviendra Dracar en 1991) pour les sites archéologiques, Arcade pour la commande d’œuvres d’art par l’État et Mérimée pour le patrimoine architectural.

    Capture d'écran de la base Joconde (12 janvier 2022)
    Le portail Joconde existe toujours et propose une collection patrimoniale en ligne (capture d’écran)

    Alors que les ordinateurs personnels pénètrent dans le quotidien des Français⋅e⋅s, ils vont faire leur apparition dans les espaces d’exposition. Les musées de sciences et de société sont précurseurs en la matière. Les ordinateurs et l’interactivité qu’ils proposent s’inscrivent dans le prolongement des manips, ces dispositifs manuels incontournables de la vulgarisation scientifique, qui permettent de comprendre le cycle de l’eau ou d’explorer le squelette d’un dinosaure. Ainsi, en 1986, la Cité des Sciences et de l’Industrie et le musée d’Orsay, fraîchement ouverts, sont les premiers musées en France à présenter des bornes multimédias. En 1989, au Musée Dauphinois de Grenoble, des postes en accès libre permettant de consulter une base de données iconographiques dans le cadre de l’exposition « Quelle mémoire pour demain ? ». Omer Pesquer, consultant indépendant pour le secteur culturel, rappelle : « Les dispositifs interactifs, comme ceux qui se déclenchent lorsque les visiteur⋅se⋅s s’approchent, ce n’est pas nouveau ». En 1995, il conçoit une borne interactive qui s’active grâce à un détecteur de présence pour l’exposition « Mesures & démesure », à la Cité des Sciences. Dans un message vidéo diffusé sur un écran tactile, l’utilisateur⋅trice se voit alors proposer de choisir parmi plusieurs visuels. Il ou elle a ensuite accès aux résultats du sondage constitué des choix des visiteur⋅se⋅s précédent⋅e⋅s.

    Tandis que l’informatique se démocratise, les années 1990 voient l’émergence de la médiation culturelle, discipline qui définit l’ensemble des ressources à la disposition des institutions patrimoniales pour diffuser les savoirs et « expliquer » autant les œuvres que les concepts. Les outils multimédias s’ajoutent aux dispositifs scripto-visuels classiques des musées (cartels, textes de salle, illustrations, etc.) et aux actions de médiation présentielle (visites guidées, ateliers, conférences, etc.) et participent à l’appropriation des collections par les publics.

    Une visite virtuelle 15 ans avant le Google Art Project

    En 1992, la base Joconde est portée sur le Minitel, alors fleuron des télécoms françaises. Plus qu’une simple base de données photographiques, elle donne accès à des notices d’œuvre détaillées. Le musée Picasso et le Louvre sont aussi présents sur le nouveau terminal, et proposent des informations pratiques pour préparer sa visite, accessibles respectivement par le 3615 Picasso et le 3615 Louvre. Mais dans les années 1990, c’est le CD-Rom qui domine l’actualité numérique dans les musées. Parus en 1996, deux objets phares ont marqué les esprits : « Découvrir le Musée d’Orsay », qui proposait une visite virtuelle permettant de zoomer sur les œuvres (15 ans avant le Google Art Project), et « Versailles 1685 : complot à la cour du Roi Soleil », l’un des premiers jeux vidéo éducatifs ayant pour décor un établissement patrimonial. Malgré leur succès, ces CD-Rom culturels ne survivront pas à l’obsolescence technique du format, comme l’indique Noémie Couillard : « ce sont des produits éditoriaux qui ont connu une existence fugace et qui sont morts assez rapidement. ». Faute d’une stratégie numérique soutenue par la direction, les projets multimédias étaient souvent portés de manière individuelle par des agents évoluant au sein de petites équipes. Entre le renouvellement du personnel, les changements de prestataires et la fermeture des PME en charge de la réalisation de ces CD-Rom, les contenus se sont perdus.

    « Versailles 1685 : complot à la cour du Roi Soleil » est devenu un classique du jeu vidéo éducatif français

    L’entrée sur Internet

    Le secteur culturel s’empare d’Internet dès la fin des années 1990. Ainsi, le Ministère de la Culture et de la Communication ouvre son site web en juillet 1994. La même année, le musée des Arts et Métiers est le premier site de musée français à proposer des informations sur les collections, des expositions en ligne et des contenus pédagogiques. Le web prend de l’importance et devient un outil central dans la relation entre institutions et publics, si bien qu’à la fin des années 2000, il est indispensable de proposer un site au goût du jour. Avant de rejoindre la BnF, Claire Séguret a été responsable de la communication du musée de Cluny. Elle se voit confier la coordination de la refonte du site web dès son arrivée en 2009. Le musée « pâtissait d’une image un peu vieillissante, parce que le Moyen Âge c’était ringard. Si on n’y mettait pas des moyens modernes, ça ne pouvait pas marcher ». Elle convainc sa hiérarchie de voir grand. Le nouveau site dispose d’un agenda, d’une sélection de fiches-œuvres et d’un généreux footer, le bloc qui affiche l’essentiel de l’arborescence d’un site, en pied de page. Ces fonctionnalités, aujourd’hui considérées comme attendues, constituent à l’époque « une réorganisation intellectuelle complète de la manière de présenter les informations ». Le site du musée de Cluny illustre ainsi une évolution majeure qu’ont connue les sites web de musée au début des années 2010, en passant de sites « vitrines », très institutionnels, à des sites de contenus riches, valorisant davantage les collections.

    Capture d'écran du site web du musée du Moyen Âge (Cluny) cadrée sur la section "Les oeuvres incontournables"
    Le site actuel du musée de Cluny propose des expositions en ligne, des dossiers thématiques, des visites virtuelles de collection… (capture d’écran)

    Des musées sur Twitter dès 2008

    Si les audioguides n’ont pas attendu Apple pour intégrer des contenus multimédias, les iPod, iPhone et iPad vont accompagner le basculement des compagnons de visite vers l’image et l’interaction, à la fin des années 2000. Les applications mobiles des musées proposent des jeux géolocalisés (PLUG en 2009), la reconnaissance d’image (Blinkster en 2012) et bientôt, la réalité augmentée (Histopad en 2013). Du côté du web, alors que les vitesses de chargement augmentent, les musées se tournent vers la vidéo, qui devient un support de diffusion privilégié pour la communication institutionnelle autant que pour la médiation culturelle. Fin 2007, le musée du quai Branly est le premier à créer une chaîne sur YouTube. Au même moment, Les Abattoirs, centre d’art moderne et contemporain de Toulouse, arrive sur Facebook puis sur Twitter début 2008. Dans la première moitié des années 2010, les musées français ajoutent les réseaux sociaux à la liste des outils à leur disposition pour remplir leurs missions de service public. Les usages que les musées font de Twitter attirent l’attention de la firme à l’oiseau bleu, qui cherche à conquérir de nouveaux marchés. Le secteur culturel paraît idéal pour s’éloigner des journalistes et du public sportif, alors majoritaires dans les utilisateur⋅trice⋅s de la plateforme. Fin 2013, les bureaux parisiens contactent une douzaine d’établissements patrimoniaux pour organiser la première #MuseumWeek en mars 2014, devenue depuis un événement culturel international. Pour les musées, l’enjeu est plus pragmatique. Si l’idée d’aller chercher un public jeune et branché a, un temps, été associée au déploiement d’actions sur les réseaux sociaux, on sait aujourd’hui qu’il s’agit plutôt de s’adapter à des pratiques numériques transgénérationnelles et ancrées dans la vie quotidienne.

    Vers un « service public numérique »

    À l’heure où certaines missions des musées sont compromises (collecter et étudier), d’autres réduites au minimum (conserver) ou remises en question (exposer), il reste possible de valoriser et de diffuser les savoirs malgré la pandémie de Covid-19. Pour Noémie Couillard, l’enjeu actuel des sites web de musées, c’est l’éditorialisation des ressources : « Il ne s’agit pas seulement de mettre à disposition des informations, des photos, des vidéos ; mais de proposer les outils qui vont avec pour se les approprier. » Ces dix dernières années, dans certains établissements a émergé « l’idée d’un service public numérique, qui viendrait doubler le service public offert sur place ». Par exemple, Philharmonie à la demande, la bibliothèque numérique de la Cité de la Musique ou Retronews, le site de presse qui revisite l’actualité à la lumière des trésors de la BnF. Valoriser son offre culturelle en s’appuyant sur la vie quotidienne des publics, c’est ce que le marketing appelle le newsjacking. Mais c’est aussi un des piliers de l’interprétation telle que définie par Freeman Tilden et qui a inspiré la médiation culturelle.

    En participant à les ancrer dans le présent, la crise sanitaire renvoie les musées à leur rôle social, à l’image de la Casemate, centre de sciences de Grenoble, qui a mis les imprimantes 3D de son fablab au service des soignant⋅e⋅s pour fabriquer des visières de protection. Et ça, ce n’est pas nouveau, comme le rappelle Claire Séguret, non sans humour : « Vous savez, ça fait dix ans qu’on me dit que le numérique dépoussière les musées. Je pense que là, les étagères brillent. »

    Article initialement publié le 19 mai 2020 sur le Digital Society Forum, un projet financé par Orange et dépublié fin 2021.

  • Enceintes connectées : l’IA n’existe pas

    Enceintes connectées : l’IA n’existe pas

    Que se passe-t-il quand vous demandez à Siri l’âge de Donald Trump ? Comment Google Home transmet-il à l’ampoule de votre salon l’ordre de s’éteindre ? Qui explique à Alexa où trouver votre morceau favori sur Spotify ? En dépit des fantasmes d’algorithmes tout-puissants, assistants vocaux et enceintes connectées nécessitent, dès leur création, une importante intervention humaine.

    Ce samedi après-midi de décembre, avec ma sœur et ses enfants, nous ne sommes pas l’unique famille à venir visiter la galerie de paléontologie du Muséum national d’Histoire naturelle. Il faut bien occuper les 45 minutes passées à faire la queue dans le froid. L’un de mes neveux, 8 ans, demande au smartphone de sa mère : « OK Google, images de tricératops ». Sans attendre, des images de dinosaures à trois cornes s’affichent sur l’écran. Devant la facilité déconcertante avec laquelle son fils utilise ce service, lui qui ne maîtrise pas encore tout à fait le clavier et dont l’orthographe est pour le moins créative, ma sœur me demande, l’œil goguenard : “Dis tonton, comment ça marche un assistant vocal ?” Ça tombe bien, la file avance lentement et un panneau annonce encore 30 minutes d’attente…

    Anatomie d’une intelligence artificielle

    Google Assistant, Siri ou Cortana sont présents dans nos smartphones et nos ordinateurs. Selon Google, 20 % des requêtes seraient actuellement faites avec la voix. Les assistants vocaux équipent également les enceintes connectés proposées par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) :  Google Home, HomePod ou encore Amazon Echo. En 2018, on trouve leurs courbes sobres ou leurs couleurs high-tech (voir encadré) dans les foyers de plus d’1,7 million de français·e·s.

    Une enceinte connectée, c’est un ordinateur sans écran et sans clavier

    Les enceintes connectées sont équipées d’une alimentation électrique, d’un microprocesseur (le « cerveau » qui effectue les calculs), d’une connexion internet et d’un microphone : ce sont des ordinateurs. Et, comme les ordinateurs et les smartphones, elles s’appuient sur un système d’exploitation. Si vous utilisez un PC, vous êtes sans doute « sous Windows » ; si vous avec un Mac, vous connaissez Mac OS X ; si vous utilisez un iPhone, c’est iOS et si ce n’est pas le cas, c’est sans doute Android, le système de Google. De même, comme Google Home est équipé de Google Assistant, Apple HomePod s’appuie sur Siri tandis qu’Alexa anime les enceintes Amazon Echo (mais également 200 000 autres produits, pas tous vendus par Amazon). Enfin, Cortana est l’assistant vocal proposé par Microsoft. Ce sont des logiciels propriétaires : leur code est fermé et ne peut être consulté si vous n’êtes pas employé·e ou sous-traitant·e de l’entreprise qui les commercialise.

     

    Le modèle de Google Assistant, c’est l’ordinateur central qui répond aux capitaines des vaisseaux de « Star Trek », et la firme de Mountain View ne s’en cache pas. “Comme J.A.R.V.I.S., qui accompagne Tony Stark dans son armure d’Iron Man”, précise l’un de mes neveux. Les intelligences artificielles (IA) qui s’activent à la voix ne se limitent d’ailleurs plus à la science-fiction, puisque dans la comédie dramatique « Her » de Spike Jonze, Scarlett Johansson prête sa voix à Samantha.

    Les assistants vocaux s’activent à l’aide d’un wake word, littéralement, « un mot qui réveille » : « OK Google », « Dis Siri » ou « Alexa » (ce qui n’est pas sans poser de problème si c’est votre prénom). Pourquoi la voix ? Parce qu’elle est jugée plus rapide : 210 mots à la minute contre 70 à l’écrit. Mais aussi parce qu’elle permet de lancer une tâche lorsque les mains sont déjà occupés à cuisiner, à bricoler ou à faire le ménage.

    Les assistant vocaux s’activent à l’aide d’un wake word, littéralement, « un mot qui réveille ».

    Une fois l’enceinte activée, les utilisateur·trice·s peuvent exprimer leur demande. Comme pour toute requête dans un moteur de recherche, la connexion internet est indispensable pour transmettre les données aux serveurs de la marque, majoritairement situés aux États-Unis pour les géants du numérique. L’étape suivante est appelée speech to text : l’IA transcrit la commande vocale en une demande écrite, qui va elle-même subir un traitement statistique permettant d’en identifier les mots-clés.

    En vidéo | Science-fiction, les IA au cinéma

    Par exemple, dans la phrase « Alexa, commande-moi une pizza quatre fromages », l’enceinte envoie un enregistrement sonore aux serveurs d’Amazon. Ces quelques mots sont alors analysés par l’IA, qui identifie commande, pizza et quatre-fromages comme les mots-clés pour rechercher un restaurant susceptible de livrer chez vous, en se basant sur votre géolocalisation. Enfin, Alexa répond avec une proposition (et non des centaines de pages comme le ferait un moteur de recherche sur écran). C’est l’opération inverse, text to speech, qui nécessite que la machine transforme une information écrite en son, à l’aide d’un synthétiseur vocal.

    Les chercheur·se·s Kate Crawford et Vladan Joler proposent un schéma très exhaustif détaillant l’anatomie d’une IA, en y intégrant matières premières nécessaires, infrastructures techniques, corps de métier sollicités et niveau de rémunération. Je vous propose ici une version plus légère, qui se concentre sur le chemin parcouru par l’information lors d’une requête auprès d’une enceinte connectée.

    Que se passe-t-il lorsque vous posez une question à une enceinte connectée ? / Sébastien Magro, 2019
    Que se passe-t-il lorsque vous posez une question à une enceinte connectée ? / Sébastien Magro, 2019

    Des enceintes connectées, mais pas si intelligentes

    « Les IA ont besoin d’apprendre et, pour cela, elles s’appuient sur le machine learning, ou apprentissage machine », précise le sociologue Antonio Casilli, enseignant à Telecom ParisTech et chercheur associé à l’EHESS. « Cette technique consiste à proposer à l’ordinateur suffisamment d’exemples, pour voir émerger des patterns. » Il faut notamment que la machine identifie des schémas récurrents, c’est-à-dire qu’elle « comprenne » les différentes tournures de phrases pour une même commande, et qu’elle intègre les variantes de prononciations et d’accents.

    Contrairement aux êtres humains, qui apprennent à partir d’exemples peu nombreux, il faut plusieurs milliers de requêtes pour que les intelligences artificielles « apprennent ».

    Dans la file d’attente du Muséum, nous dépassons une statue de stégosaure qui joue à cache-cache dans les fougères. À partir d’ici, on nous promet 15 min d’attente. Ma sœur : “Donc, si je comprends bien, les enceintes connectées ne sont pas intelligentes, elles ont besoin qu’on les entraîne, c’est ça ?” En effet, demander à Siri de noter un rendez-vous, rechercher l’adresse d’un musée grâce à Alexa ou commander un Uber avec « OK Google » : tout cela participe à améliorer les IA qui équipent ces services. De même, vérifier les résultats proposés par une enceinte, à partir d’un smartphone ou d’un ordinateur, améliore ses réponses à venir. En somme, c’est un travail que les utilisateur·trice·s fournissent gratuitement aux constructeurs.

    [su_box title=”À quoi ces objets doivent-ils ressembler ?”]

    Comment dessiner un objet qui obéit à la voix, sans être manipulé ? Deux tendances émergent :

    Enceinte connectée Google Home
    Enceinte connectée Google Home / photo Google

    • Google fait le choix de l’objet familier dont les formes évoquent la décoration intérieure, voire le soin. Les courbes et les couleurs neutres, « naturelles », dominent l’ensemble de l’offre. L’enceinte de milieu de gamme, Google Home, n’est pas sans évoquer un diffuseur d’huiles essentielles, tandis qu’à l’entrée de gamme, Google Home Mini est un simple galet, sans angle saillant.
    • De leur côté, Apple et Amazon assument la référence à la science-fiction avec des formes plus futuristes. Le vocabulaire est résolument technique : les enceintes HomePod et Amazon Echo sont noires ou blanches, avec des touches lumineuses de couleurs vives, par exemple quand Siri écoute, ou lorsqu’Alexa traite une question.

    [/su_box]

    Les êtres humains derrière les machines

    En l’état actuel des choses, l’intelligence artificielle n’est donc pas autonome : elle repose principalement sur le travail d’êtres humains. Avant la commercialisation de ces services, les algorithmes qui traitent les données sont programmées par des ingénieur·e·s. Puis, pendant leur utilisation, ces programmes sont régulièrement “entraînés” par leurs utilisateur·trice·s. Mais d’autres humain·e·s interviennent : des centaines de milliers de personnes, principalement basées dans les pays émergents, traitent également les données, produites majoritairement par les utilisateur·trice·s des pays riches, le plus souvent pour des salaires dérisoires.

    Derrière les assistants vocaux qui équipent les enceintes connectées, des travailleur·se·s du clic.

    Les travailleur·se·s du clic ne sont que très rarement employé·e·s par les GAFAM, car ces fonctions sont souvent délocalisées et externalisées à travers des chaînes de sous-traitance. La plupart sont recruté·e·s pour des contrats à durée déterminée ou payé·e·s à la pièce. Parmi les tâches qui leur sont proposées figure la comparaison de deux fichiers : une piste son, de quelques secondes à peine, prononcée par l’utilisateur·trice et le texte “compris” par la machine. Les travailleur·se·s du clic doivent le corriger si nécessaire, et l’annoter avec des mots-clés pour le rendre traitable par l’algorithme.

    À écouter | Antonio Casilli, sociologue : « Les intelligences artificielles ont besoin d’être entraînées »

    Ces personnes réalisent jusqu’à 180 micro-tâches par heure, soit plusieurs milliers par jour. Elles sont peu payées : quelques centimes d’euros lorsqu’elles vivent en Europe mais encore moins dans les pays asiatiques, africains ou d’Amérique du Sud où l’on parle de centimes de centimes par tâche. Les plus aisé·e·s se connectent depuis leur foyer, car elles et ils disposent des meilleurs équipements informatiques. Mais beaucoup travaillent depuis les cybercafés, à l’université ou à l’école. Les régions les plus concernées sont Madagascar et l’Afrique de l’Ouest pour le traitement des données francophones ; pour les anglophones, c’est l’Asie pacifique, avec notamment l’Inde et les Philippines.

    Pour ces personnes, il est impossible de créer les solidarités professionnelles qui émergent lorsqu’on travaille à l’usine ou dans un bureau. La plupart d’entre elles ne savent pas que des milliers de travailleur·se·s assurent les mêmes tâches. Antonio Casilli précise : « S’ils en ont conscience, c’est au niveau local, avec les 4 ou 5 personnes qui les ont initiées au micro-travail. ». L’éclatement géographique joue aussi, car les plateformes de micro-travail suivent le soleil : lorsque la journée se termine dans la Silicon Valley, elle commence à Hyderabad, en Inde, ce qui permet un service continu.

    [su_box title=”Dans les coulisses de Cortana : témoignage de Julie, transcriber“]
    En mai 2018, La Quadrature du Net, association de lutte pour les libertés en ligne, rapporte le témoignage de Julie, opératrice pour un sous-traitant de Microsoft. En 2017, pendant 8 mois, elle a été transcriber, c’est-à-dire transcriptrice : elle écoutait de courtes séquences enregistrées par Cortana, puis vérifiait leur transcription écrite pour s’assurer que l’intelligence artificielle avait bien compris le sens des phrases.

    [/su_box]

    L’intervention humaine par micro-tâches se soustrait à l’IA au point que, pour Antonio Casilli, une partie de l’intelligence artificielle est elle-même artificielle : lorsque la machine n’est pas en mesure de comprendre une requête, des personnes prennent le relais et saisissent “à la main” la demande dans la base de données.

    À lire aussi | Enceintes connectées et confidentialité des données : entretien avec Nina Gosse, avocate

    Pour le moment, le modèle économique des enceintes connectées repose majoritairement sur la récolte et la commercialisation des données des utilisateur·trice·s – surtout pour Google et Amazon, moins pour Apple et Microsoft. Le traitement de ces données permet un profilage précis qui peut être vendu aux marques pour qu’elles diffusent de la publicité ou des partenariats commerciaux sur les enceintes connectées. Si l’on reprend l’exemple de la commande de pizza, Amazon propose déjà cette fonctionnalité pour Alexa, en partenariat avec Domino’s. Les fabricants d’enceintes connectées n’ont donc pas intérêt à ce que l’importance de l’intervention humaine soit connue : ils doivent entretenir l’image de produits innovants pour continuer de séduire une clientèle issue des classes moyennes et supérieures.

    L’intelligence artificielle autonome est encore loin

    Les enceintes connectées et les assistants vocaux peuvent rendre bien des services, mais ces objets ne sont pas magiques. Comme pour la plupart des outils numériques, les utilisateur·trice·s ignorent souvent que leur usage a un coût économique et humain, ainsi qu’un impact écologique. En prendre conscience amène à faire des choix en conséquence. Quant à une intelligence artificielle parfaitement autonome, même les géants de la Silicon Valley en sont encore loin – n’en déplaise aux plus angoissants scénarios des films de science-fiction.

    Nous passons le guichet de la galerie de paléontologie, l’attente se termine. Ma sœur reprend son téléphone : “Vous n’en aurez pas besoin dans le musée, tonton et moi allons vous faire la visite…”.

  • Enceintes connectées et confidentialité des données : entretien avec Nina Gosse, avocate

    Enceintes connectées et confidentialité des données : entretien avec Nina Gosse, avocate

    Quels sont les enjeux juridiques qui entourent les enceintes connectées et les assistants vocaux ? En écho à mon enquête sur les humain·e·s derrière les robots, j’ai rencontré l’avocate Nina Gosse, qui intervient principalement en droit de la propriété intellectuelle et les technologies d’information et de communication, au sein du cabinet De Gaulle Fleurance & Associés. Elle travaille notamment sur les problématiques liés à la vie privée et, plus largement, à l’exploitation des données.

    Concrètement, quels sont les risques en termes de confidentialité des données pour les utilisateur·trice·s des enceintes connectées ? À quoi s’exposent-ils et elles ?

    Les enceintes connectées sont destinées à être pleinement intégrées à nos vies quotidiennes et donc à « connaître » notre intimité. Les points de vigilance concernent la confidentialité des échanges, qu’une enceinte pourrait enregistrer, ainsi qu’une éventuelle utilisation commerciale des données de l’utilisateur, un profilage publicitaire de ce dernier sur la base de ses interactions avec son enceinte. Bien sûr, il ne s’agit là que de « risques » et non d’un constat absolu.

    Ce qui est essentiel, en revanche, c’est que les utilisateur·trice·s soient mis en mesure de comprendre l’utilisation qui est faite de leurs données et des paramétrages possibles de leurs enceintes. À cet égard, on observe une prise de conscience progressive au sein du public, qui doit trouver comme réponse une véritable éducation au numérique, tant des pouvoirs publics que des entreprises. La confiance sera toujours source de valeur ajoutée.

    Il est essentiel que les utilisateur·trice·s soient en mesure de comprendre l’utilisation qui est faite de leurs données et des paramétrages possibles de leurs enceintes

    Apple HomePod / photo Apple
    Apple HomePod / photo Apple

    La sécurité est aussi très importante dans la mesure où il est établi que les objets connectés sont en proie aux risques de piratage : dès lors que se connecter à internet devient une fonction intégrante d’objets du quotidien, les concepteurs de ces équipements doivent faire face aux risques de « cyber » attaques. Des spécialistes de la sécurité ont mis en garde contre ce nouveau type d’attaque après avoir recensé plusieurs milliers d’enceintes connectées contrôlables à distance. Dans le pire des cas, cela permettrait par exemple de contrôler des serrures grâce à une commande vocale intégrée…

    Un objet connecté peut aussi être une ressource pour un hacker mal intentionné qui pourrait lui faire envoyer d’énormes volumes de données vers des sites officiels, dont les serveurs tomberaient alors sous le poids des requêtes (attaque par déni de service ou DDoS). Il faut donc sécuriser l’internet des objets pour gagner la confiance des utilisateurs. À cet égard, l’Union européenne est en train de créer un nouveau cadre européen de certification de cybersécurité des produits.

    Quel cadre juridique protège les données des utilisateur·trice·s des enceintes connectées ? Le RGPD, entré en application en mai 2018 à l’échelle européenne, est-il applicable à ces objets ? Si oui, comment protège-t-il les Européen·ne·s ?

    Les règles applicables en matière de protection des données personnelles ont effectivement vocation à s’appliquer. Le traitement des données vocales sera d’autant plus sensible en présence d’un système de reconnaissance de la voix de l’utilisateur·trice (biométrie vocale). En France, ce droit reposait jusqu’ici essentiellement sur la Loi Informatique et Libertés. Comme vous l’indiquez, il faut aussi compter à présent sur le RGPD, directement applicable dans tous les États membres depuis le 25 mai 2018. Ce dernier concerne tout acteur traitant des données personnelles s’il est (i) établi au sein de l’Union européenne ou, (ii) propose ses produits ou services à des personnes situées dans l’Union ou encore, (iii) suit les comportements sur internet de personnes situées dans l’Union.

    Les assistants vocaux peuvent apparaître aux yeux des utilisateur·trice·s comme des « boîtes noires ».

    Le RGPD renforce les obligations des fabricants d’enceintes connectées ou de concepteurs de logiciels : par exemple, fournir une information précise et intelligible aux utilisateurs, sécuriser toute la chaîne de traitement des données, notifier les éventuelles failles de sécurité… Le RGPD offre également plus de droits aux personnes sur l’utilisation qui est faite de leurs données. Concernant l’obligation d’information, les assistants vocaux peuvent apparaître aux yeux des utilisateurs comme des « boîtes noires », c’est-à-dire que leur fonctionnement parait opaque (comme beaucoup d’autres technologies innovantes). De manière générale, parvenir à expliquer ce genre d’outils aux personnes est un véritable défi.

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    Toutefois, il est important de souligner que le RGPD, dans son contenu, ne révolutionne pas le droit applicable. Pour autant, en prévoyant notamment une hausse notable des sanctions et en obligeant les organisations à mettre en place de véritables procédures de gestion des données, il implique des efforts et investissements très importants pour beaucoup d’entre elles. D’autres textes sont pertinents, notamment le futur Règlement européen dit « e-privacy » qui vise à protéger les données de communications électroniques et réguler le tracking sur les terminaux des utilisateurs. On peut aussi penser aux règles protectrices des consommateurs ou celles relatives à la cybersécurité.

    Google Home Max / photo Google.
    Google Home Max / photo Google.

    Les entreprises qui dominent le marché sont états-uniennes, quels sont les recours juridiques dont les Européen·ne·s bénéficient en cas de contentieux ? Y a-t-il des conflits entre les juridictions ?

    Le champ d’application territorial du RGPD fait que celui-ci pourra s’appliquer à des sociétés établies aux États-Unis, soit parce qu’elles ont un établissement au sein de l’Union, soit parce qu’elles s’adressent au marché européen ou encore parce qu’elles « profilent » ses ressortissants. Le RGPD garantit le droit des personnes concernées à un recours au juge et rappelle que ces dernières pourront saisir une juridiction (ou une autorité de contrôle) de l’État Membre dans lequel elles sont établies. Le RGPD introduit, en outre, la possibilité de mener des actions collectives.

    Par ailleurs, en droit de la consommation, sont présumées abusives les clauses qui suppriment ou entravent l’exercice d’actions en justice ou des voies de recours par le consommateur. C’est d’ailleurs dans ce sens que s’était prononcée, en 2016, la Cour d’appel de Paris dans l’affaire opposant Facebook à un utilisateur qui avait publié sur son mur une photographie de l’œuvre « L’Origine du monde » de Gustave Courbet. Tout comme le juge en première instance, le 12 février 2016, la Cour d’appel a jugé que la clause attributive de compétence des CGU (conditions générales d’utilisation) de Facebook au juge californien en cas de contentieux était inopposable à ses utilisateurs en France.

    On a vu récemment un utilisateur allemand d’Alexa recevoir les informations de connexion d’un autre utilisateur, après avoir réclamé un export des données le concernant. Avez-vous connaissance de cas similaires en France ? Si oui, comment ont-ils été abordés ?

    Amazon Echo Dot / photo Amazon
    Amazon Echo Dot / photo Amazon

    A priori, cet utilisateur a exercé son droit d’accès auprès de la société Amazon pour connaître les données que l’entreprise détenait sur lui (article 15 du RGPD) et Amazon se serait trompée en lui communiquant un fichier d’un autre utilisateur. Il s’agit d’une erreur humaine dont l’écho médiatique démontre à quel point le sujet est devenu sensible et comment, indépendamment de toute sanction, une mauvaise gestion de ces sujets peut entacher l’image d’une marque, a fortiori d’une entreprise innovante.

    Je n’ai pas connaissance de cas similaire mais je conseillerais dans un pareil cas de notifier immédiatement la CNIL de cet incident s’il peut entraîner un risque pour la personne concernée voire, auprès de cette dernière, dès lors qu‘il s’agit d’une atteinte à la confidentialité des données (même par négligence) et que cela limitera le bad buzz.

    La CNIL est méfiante sur le principe des micros ouverts en permanence, et suggère aux utilisateur·trice·s d’éteindre, voire de débrancher les enceintes lorsqu’elles ne sont pas utilisées. Google, Apple et Amazon précisent que leurs produits sont équipés de boutons permettant d’interrompre manuellement les micros. Qu’en pensez-vous ?

    Il est effectivement important de choisir des équipements qui proposent une désactivation. Les enceintes sont programmées pour détecter les mots-clés et enregistrer nos demandes, seule la désactivation permettra d’éviter les enregistrements non souhaités. De manière générale, les fabricants d’objets connectés ont tout intérêt à mettre l’utilisateur en capacité de décider.

  • Antonio Casilli, sociologue : « Les intelligences artificielles ont besoin d’être entraînées »

    Antonio Casilli, sociologue : « Les intelligences artificielles ont besoin d’être entraînées »

    Couverture de l'ouvrage "En attendant les robots" d'Antonio A. Casilli / photo Sébastien Magro
    Couverture de l’ouvrage “En attendant les robots” d’Antonio A. Casilli / photo Sébastien Magro

    “OK Google”, “Dis Siri”, “Alexa…” Ces quelques mots, vous les avez entendu autour de vous, ou peut-être les prononcez vous-même régulièrement. Les assistants vocaux proposés par les GAFAM – les fameux Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – prennent de plus en plus de place dans notre quotidien. Ils équipent nos smartphones mais s’invitent également à la maison, à travers les enceintes connectées que les géants du numérique commercialisent depuis 2014.

    Derrière ces intelligences artificielles, il y a souvent des êtres humains, en chair et os, qui traitent nos données et ce, pas toujours dans les meilleures conditions. Pour en parler, je suis allé rencontrer Antonio Casilli, sociologue, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech et chercheur associé à l’EHESS, et qui vient de publier l’enquête “En attendant les robots”, aux éditions du Seuil (janvier 2019).

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  • 5 choses que j’ai apprises en 5 ans de community management dans un musée

    5 choses que j’ai apprises en 5 ans de community management dans un musée

    Au début de l’année 2017, j’ai fêté mes cinq ans de travail au musée du quai Branly – Jacques Chirac. L’objectif de cet article n’est ni d’établir un bilan de mon action (je n’ai pas quitté le musée), ni de produire un guide pratique du community management pour une institution patrimoniale (il en existe déjà un, proposé par le Ministère de la Culture). En revanche, il me semble qu’un rapide tour d’horizon de ce que j’ai appris de cette expérience pourrait être utile, autant à mes homologues d’autres établissements, qu’à des professionnel.le.s, des étudiant.e.s et des chercheur.se.s de la culture et du numérique.

    1. Connaître son établissement

    Dis comme ça, ça l’air évident, mais c’est un point primordial. Je vais vous faire une confidence : au moment d’arriver au quai Branly, j’étais aussi en discussion pour intégrer le Centre Pompidou. J’étais très enthousiaste à l’idée de travailler sur l’art moderne et l’art contemporain, des collections que je maîtrisais davantage que les objets ethnographiques. Finalement, j’ai eu une réponse positive du quai Branly avant celle de Beaubourg, mais je n’ai jamais regretté : j’ai découvert d’impressionnantes collections et des domaines de recherche passionnants, j’ai appris à prendre du recul sur mes propres pratiques culturelles et numériques, notamment à partir de lecture d’ouvrages d’anthropologie et d’ethnologie.

    Connaître ses collections et sa programmation permet de répondre avec efficacité aux questions des visiteur.se.s en ligne, de gagner du temps au quotidien et de réagir avec pertinence à l’actualité.  Au fil des années, j’ai appris à tirer au mieux partie des nombreux outils qui sont conçus autour de chaque événement, aussi bien à destination des publics que pour un usage interne. Je pense notamment aux supports papiers et en ligne qui sont produits par mes collègues (entre autres des directions des publics et de la communication), et aux visites guidées des expositions, organisées dès l’ouverture par la direction des publics. Bien sûr, au besoin, je vais chercher directement l’information auprès des personnes qui produisent l’événement (directions opérationnelles), ou auprès des personnes qui détiennent les savoirs scientifiques (départements de la recherche et des collections, médiathèque).

    2. Ne pas juger les pratiques de ses publics

    Même si beaucoup d’études dans les musées esquissent le portrait d’un public type sous les traits d’une mère de famille plutôt urbaine, de classe moyenne et éduquée, nos visiteur.se.s ne sont pas un groupe homogène. Ils/elles arrivent parfois avec le décalage horaire, l’excitation d’une visite attendue et préparée depuis des mois ; ou au contraire sans attente, agacé.e.s d’une visite imposée par l’école ou la famille ; ou encore fatigué.e.s par une longue semaine de travail et des enfants qui chahutent. Nos visiteur.se.s ne sont pas tou.te.s blanc.he.s, aisé.e.s, urbain.e.s, valides, hétéros, cisgenres. Ces personnes viennent au musée avec leur propre personnalité, leur identité, ils/elles viennent avec leur parcours de vie, leur histoire personnelle qui influencent leur perception de ce qu’ils/elles voient dans le musée. Beaucoup de gens ne font pas la différence entre un accrochage permanent et une exposition temporaire, certain.e.s n’imaginent pas qu’il puisse se passer autre chose dans un musée que des expositions. En tant que médiateurs.trices en ligne, les community manager se doivent de tenir compte des spécificités de leurs publics. Nous nous frottons à la difficulté de parler à tou.te.s en voulant s’adresser à chacun.e.s, ce qui oblige parfois à segmenter les actions pour plus d’efficacité.

    L’exemple type est le selfie : comme beaucoup de gens perplexes devant le déferlement d’autoportraits d’adolescent.e.s posant dans (les toilettes) des musées, il m’est arrivé de juger cette pratique. Mais, comme le montrent la sociologue Laurence Allard ou l’historien de l’image André Gunthert, même si l’usage du selfie relève d’une mise en scène de soi, il s’agit d’une pratique complexe, qui dépasse l’égocentrisme et met en œuvre des échanges plus riches qu’il n’y parait à première vue. Il est important d’accepter que nous ne pouvons pas comprendre, connaître et/ou partager toutes les pratiques de tous nos publics. Il faut les accepter sans les juger, parfois pour les accompagner, parfois juste pour les observer, en rendre compte à nos hiérarchies qui décideront si elles souhaitent en tenir compte pour adapter l’offre du musée.

    3. Ne pas projeter ses propres pratiques sur les publics

    C’est un corollaire du point précédent : il est facile d’imaginer ses publics avoir les mêmes usages des réseaux sociaux que les siens, notamment dans le microcosme que certaines plateformes constituent. Passer à côté d’un réseau qui gagne en popularité parce qu’on n’en a pas un usage personnel, baser sa ligne éditoriale sur ses propres centres d’intérêt : le risque est grand de manquer de lucidité et de vouloir calquer son propre usage sur les comptes qu’on anime pour son institution.

    Un exemple parlant est l’opération que j’ai mise en place sur Twitter lors de la sortie de Star Wars VII. Suite au succès du tweet faisant référence au dévoilement de la bande-annonce du film en novembre 2014 (qui reste à ce jour notre tweet le plus populaire), l’année suivante, j’ai préparé une douzaine de tweets basés sur les collections et les « emprunts » de la saga Star Wars aux populations non occidentales, avec la complicité des responsables des collections qui m’ont proposé de nombreuses idées sur les costumes, les coiffures, les langues, etc.

    Bien sûr, je n’aurais pas travaillé sur ces publications si je n’avais pas eu un matériau adapté et, bien sûr, elles ont eu du succès, en partie due à leur programmation qui coïncidait avec la sortie du film sur les écrans. Néanmoins, j’ai pris conscience par la suite que le point de départ du projet était mon propre intérêt pour la saga Star Wars… Mais à vouloir parler aux geeks, n’ai-je pas exclu une partie de nos abonné.e.s, moyennement (voire pas du tout) intéressé.e.s par les histoires de Jedi et de droids ? L’équilibre est subtil, mais il convient de trouver la bonne dose, en choisissant les plateformes les plus appropriées et en n’essayant pas à tout prix de rebondir à tout ce qui « fait le buzz ». Dans la continuité du point précédent, il convient d’accepter qu’on ne peut pas parler à tout le monde et qu’il faut parfois ne s’adresser qu’à un segment, au moins temporairement.

    4. S’attendre à tout

    Même (et surtout) à l’imprévu. Des situations de crises au niveau national en passant par les bad buzz visant l’établissement qu’on représente, le community management nécessite d’accepter l’imprévu et, plus généralement, toutes les choses sur lesquelles on n’a pas de prise. Quand je dis qu’il faut s’attendre à tout, c’est vraiment à tout : même à un paragraphe plus court.

    5. Savoir lâcher prise

    Quand on est jeune et/ou qu’on débute dans une institution, il peut être difficile de prendre la distance : on s’investit beaucoup car on prend à cœur notre travail, on se sent porté par sa mission de service public et par un optimisme sans faille… Et puis, un jour, on est confronté.e à l’agressivité, à l’hostilité, aux trolls. Comme dans tous les métiers, on doit vivre avec la frustration, la colère, l’incompréhension. Mais plus que dans bien des métiers, la mission de community management nous engage à « faire corps » avec l’institution, à la porter et parfois la représenter, même quand on n’est pas au bureau.

    Pourtant, il faut apprendre à se déconnecter le soir, le weekend et pendant ses vacances. Avec le temps qui passe, on apprend à lâcher prise : on met de la distance entre son travail et le reste de sa vie, on s’investit dans d’autres projets, quitte à perdre une partie de la passion qui nous animait autrefois. En portant la voix de l’institution auprès des publics, et celles des publics auprès de la direction de l’établissement, on joue un rôle crucial de pivot mais on n’est pas l’institution. Renoncer à la passion initiale permet de faire émerger une certaine sérénité, car on gagne en confiance en acceptant qu’on ne peut pas répondre à tout, ni à tou.te.s. Accepter de reconnaître le modeste périmètre de son intervention, c’est commencer à en prendre possession.

    Voilà

    Je rappelle au passage que je n’ai jamais été l’unique CM du musée du quai Branly – Jacques Chirac, car les pages Facebook de la Médiathèque et du salon de lecture, des Before, et du Théâtre Claude Lévi-Strauss ont toujours été administrées respectivement par les agents de la médiathèque, de la direction des publics et du service de l’auditorium. En outre, depuis 3 ans, nous utilisons un outil tiers pour l’administration des différents comptes, et 10 à 12 personnes produisent des contenus et publient régulièrement sur les comptes du musée. Je profite de l’occasion pour les remercier de leur investissement et leur créativité au quotidien !